Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/942

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chanter dans le silence et la lumière du matin. C’était parfois la cantilène mélancolique et lentement fugitive :

S’asseoir tous deux au bord du flot qui passe,
Le voir passer.
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser.

La musique passait, glissait elle-même. A la douceur redoublée de ces désinences, la douceur des modulations était pareille, et la chute des sons avait plus de grâce encore que la cadence des mots. Alors déjà les notes, les harmonies se transformaient, se fondaient les unes dans les autres, mais par leurs transformations la tonalité n’était pas encore mise en péril. D’autres fois s’élevait une mélodie sur des paroles toscanes : Levati, sol, che la luna è levata… véritable mélodie celle-là, si longue, si large et si copieusement épanchée ! Pour l’accompagner, rien que des accords frappés régulièrement, à l’ancienne mode, mais qui teignaient de nuances exquises le noble et triste chant, digne d’un Vénitien de la grande époque, d’un Cesti ou d’un Caldara. Et puis, dans le sentiment comme dans l’exécution, quel parti pris d’unité, quelle largeur de touche, au lieu du menu détail, des hachures et du pointillé d’aujourd’hui !

Mais que vais-je rappeler ici ? J’aurai beau dire et je regrette en vain. Il y a plus d’un quart de siècle de tout cela. Le maître qu’est devenu le jeune musicien d’alors ne pense et ne sent plus comme naguère, puisqu’il ne chante plus de même. La « bonne chanson » de M. Fauré, pour moi, c’est la chanson ancienne. Pardonnera-t-il à ma franchise en faveur de ma fidélité ?


CAMILLE BELLAIGUE.