Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/233

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Et puis le Cirque, le Châtelet, sont destinés à la multitude. Le Conservatoire avait gardé quelque chose de familier, de familial même. C’était vraiment l’ « asile héréditaire » et la maison paternelle, presque natale. On se transmettait les places par testament ou par contrat de mariage. Les jeunes filles trouvaient une loge dans leur corbeille ; il y avait des baignoires inaliénables et des fauteuils dotaux. On allait au Conservatoire d’un bout à l’autre de la vie. Des enfans commençaient d’y être amenés avant l’âge où l’on écoute ; des grands parens continuaient d’y venir jusqu’à l’âge où l’on n’entend plus. L’auditoire, comme l’orchestre, avait ses traditions, plus touchantes que ridicules, et dans une symphonie douloureuse et sombre, chaque fois que s’ouvrait un lointain, un infini de lumière et d’espérance, toujours la modulation libératrice était saluée par le même fidèle murmure, par le même soupir heureux. Parlant un jour des chefs-d’œuvre — des plus grands — de la musique allemande, Wagner en admirait particulièrement l’intimité. « Le souffle, écrivait-il, et le contact de la foule en corrompraient certainement l’essence. » En ce vaisseau d’élection, il semblait que cette essence fût incorruptible. Là, sans rien perdre de sa puissance, la musique de concert prenait un peu le caractère, la beauté, plus intérieure et comme réservée, de la musique de chambre. L’idéal au Conservatoire était, suivant une expression de Gounod, à la fois supérieur et prochain.

On goûtait là des joies légères ; de celles qui partout ailleurs s’évaporent, à la manière des parfums. Aujourd’hui l’effet colossal, presque monstrueux, est à la mode ; nous avons perdu le secret des effets exquis. Nous entendrons encore, — avec quelle émotion toujours ! — la marche funèbre du Crépuscule des Dieux. Mais d’autres marches, vivantes et non funèbres, celles-là ; mais les menuets et les finales agiles, mais les symphonies du vieil Haydn, où rit « l’éternelle gaîté, la divine enfance du cœur », voilà ce que nous n’entendrons plus. Et Mozart ! Où donc la symphonie en sol mineur commencera-t-elle jamais comme au Conservatoire ? Où s’éveillera, dans un pareil silence, ce murmure délicieux ?

C’est là que nous avons éprouvé tous les prestiges de la musique et tous ses enchantemens. Là, quand les chasseurs d’Euryanthe, attardés, s’appelaient, le son du cor était plus triste au fond des bois. Là s’ouvraient plus fraîches et plus sonores les humides galeries de Fingal. Là se jouaient dans un plus bleu rayon de l’une les génies d’Obéron, les sylphes de la Damnation de Faust et ceux du Songe d’une nuit d’été. Aux visions de nature, de féerie ou de rêve, les scènes antiques suc-