Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 146.djvu/69

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Persigny, Drouyn de Lhuys et Morny ne s’accordaient que dans leur peu de goût pour le principe des nationalités. Aucun d’eux ne l’admettait et même n’en comprenait la signification. Pour le plus libre d’esprit, Morny, les partisans des nationalités n’étaient que des révolutionnaires. « Or, les révolutionnaires ne sont jamais des amis bien sûrs, ils se servent des sympathies qu’ils excitent pour arriver à leurs fins, mais ils n’ont ni reconnaissance, ni modération. »

Très peu de nos diplomates, pour ne pas dire aucun, partageaient la préférence de Morny pour l’alliance russe ; beaucoup pensaient comme Persigny ; la plupart étaient plutôt dans le sentiment de Drouyn de Lhuys ; mais ils se prononçaient presque tous contre les aspirations du souverain dont ils étaient chargés d’être les représentans ou les auxiliaires. Endormis au milieu des transformations du monde, ils en étaient restés aux maximes de La Besnardière, endossées par Talleyrand en 1814 ; ils n’avaient pas entendu les tressaillemens souterrains que Chateaubriand avait si prophétiquement annoncés de Rome et de Berlin. La France, selon eux, devait renoncer à être conquérante ou libératrice et ne plus aspirer qu’à la grandeur qui résulte de la petitesse d’autrui. C’est à maintenir ses voisins faibles et divisés que son habileté et ses armes avaient à s’employer. Les arrangemens territoriaux de 1815 étaient l’arche sainte : honni soit qui y porterait la main par un remaniement quelconque.

Ils plaçaient notre principal intérêt, surtout en Allemagne, dans la protection des petits Etats. Chercher sa force dans une alliance avec les faibles est une étrange conception. Au moins fallait-il que ces faibles nous fussent attachés et prêts à nous accorder leurs contingens lors des combats décisifs ! Or, chaque fois qu’il y a eu en Allemagne une explosion de haine contre nous, c’est des petits États qu’en est parti le signal. Ce sont eux qui depuis 1815 n’ont cessé de demander qu’on nous prît l’Alsace. « Donnez-nous Strasbourg, disait le roi Guillaume de Wurtenberg à Bismarck, et nous serons unis pour toutes les éventualités. — Le nœud de la question est à Strasbourg, car cette ville, tant qu’elle n’est pas allemande, forme toujours l’obstacle qui empêche l’Allemagne du Sud d’adhérer sans réserve à l’unité allemande [1] »… Et c’est à ces reptiles venimeux, toujours prêts à

  1. Bismarck, Discours, III, 44.