Page:Revue des Deux Mondes - 1898 - tome 148.djvu/106

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Chambre, aux applaudissemens de la droite, écarta les pétitions en passant à l’ordre du jour. Mais ce « jamais » détacha du cabinet les groupes de gauche où, jusque-là, il avait cherché son point d’appui, sans le lui rendre parmi les ultra-royalistes, dont la reconnaissance accidentelle ne pouvait prévaloir contre les irréconciliables rancunes déchaînées en eux par les mesures libérales précédemment votées sur la proposition des ministres.

L’événement causa d’amers soucis au Roi. Il ne se méprenait pas aux succès parlementaires du cabinet. Lorsqu’en juillet, prenait fin la session de 1819, toutes les propositions de celui-ci avaient été votées, toutes celles de ses adversaires écartées. Mais ces victoires, dues surtout à de Serre, à son éloquence, à sa chaleur d’âme qui le faisait, quand il parlait, se livrer tout entier, cachaient des dangers que le Roi et Decazes voyaient clairement. Les dissensions ministérielles, un moment apaisées, lors de la nomination des soixante pairs, menaçaient de recommencer. Le cabinet était à la merci d’un incident. Le Roi, à qui n’eût point déplu un changement partiel de ministres, se demandait si la crise qu’il prévoyait ne le séparerait pas de Decazes, auquel, comme on l’a vu, il s’attachait de plus en plus.

Quant à l’usage que faisait Decazes d’une si rare faveur, c’est par les cahiers de la duchesse que nous sommes renseignés, non moins que par les innombrables lettres de gratitude adressées à son mari et qui existent encore dans les Archives de La Grave. Elle raconte, par exemple, qu’au moment où il était question du rappel des bannis, la femme de l’un d’eux, Madame Exelmans, sa compagne d’enfance, lui écrivit. Malade et redoutant de mourir sans avoir revu son mari, Madame Exelmans suppliait son ancienne amie d’obtenir que le général fût au moins autorisé à venir recevoir son dernier soupir.

« Je montrai cette lettre à M. Decazes. Il me dit d’aller voir Madame Exelmans. J’y allai. Elle logeait près de la place Beauvau et de la rue Miromesnil. Maison sans porte cochère. Je la trouvai dans son lit, très malade effectivement. Ses beaux yeux noirs semblaient remplir sa figure. Je l’avais vue autrefois, à Bar, chez mon père. Elle était belle, riche, heureuse. Comme le malheur l’avait changée ! Je pensai que, moi aussi, je serais peut-être comme elle exilée et malheureuse ! Lors de la crise ministérielle de 1818, n’avait-on pas voulu nous faire partir en vingt-quatre heures pour Saint-Pétersbourg et n’était-ce pas un exil ? Madame Exelmans