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dangereuse descente et quand, après de nouveaux et pénibles efforts, elles sont enfin de retour à la fourmilière, c’est à peine si elles rapportent quelques parcelles infimes de la matière sucrée.

Cette comparaison familière rend si bien compte de la configuration du continent africain et de son histoire économique, qu’il est à peine besoin d’y ajouter quelques explications. L’assiette renversée, c’est l’Afrique en général et le bassin du Congo en particulier. Le littoral africain, aux rares échancrures, était un premier obstacle à la pénétration du continent noir ; les navigateurs durent en faire plusieurs fois le tour avant de découvrir des voies d’accès vers l’intérieur. Si l’on tente de remonter les fleuves, on se heurte à de nouvelles difficultés. Tandis que les vallées s’ouvrent généralement plus larges et plus faciles, à mesure que l’on se rapproche de l’embouchure des fleuves, c’est dans le voisinage de la mer que les vallées africaines sont le plus resserrées, le plus tortueuses, le plus impraticables à la navigation, le plus difficiles à la marche. Des terrasses abruptes, disposées en étages et alignées suivant une direction parallèle à la côte et transversale par rapport aux cours des fleuves, séparent leur bassin maritime de leur bassin intérieur. Tous les cours d’eau de l’Afrique viennent se heurtera cet obstacle, et le Congo, qui nous occupe spécialement, n’arrive à son large estuaire qu’après avoir été arrêté trente-deux fois, sur un parcours de 380 kilomètres, entre le Stanley-Pool et Matadi.

Cette région des cataractes et des rapides était figurée par la pente glissante de l’assiette que les fourmis gravissaient si péniblement. Le ressaut lui-même de l’assiette, ce dernier obstacle qui leur paraissait infranchissable, se retrouve dans le bassin du Congo, où une arête plus élevée et plus difficile ferme l’accès du plateau central. Cette arête une fois franchie, on se trouve sur la plaine africaine, s’étendant jusqu’au lac Tanganika et mesurant quinze degrés de longitude. C’est là que le Congo majestueux écoule paisiblement ses eaux limoneuses, entre des rives espacées parfois de 40 kilomètres, nappe immense que les noirs appellent « la grande eau » ; c’est là que viennent confluer ces rivières innombrables représentant avec l’artère principale 18 000 kilomètres[1] de voies fluviales navigables aux vapeurs ; c’est là

  1. Le major Thys double ce chiffre dans toutes ses conférences au moyen d’un sophisme qu’il répète avec un aplomb désarmant : « 18 000 kilomètres de voies fluviales navigables, dit-il, cela fait 30 000 kilomètres de rives ; donc en réalité le réseau fluvial a un développement de 36 000 kilomètres. » On pourrait dire pareillement d’un chemin de fer de 100 kilomètres de long qu’il dessert des populations sur un parcours de 200 kilomètres : 100 pour le côté droit, et 100 pour le côté gauche.