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II

Pour bien apprécier l’importance du vaste champ ouvert dans l’Afrique centrale à l’activité commerciale des nations civilisées, pour comprendre ce fait économique qui équivaut à la découverte d’un monde, il est nécessaire de dire quelques mots des principaux produits de cette région du Congo, connue surtout en France par les obsédantes réclames d’un marchand de savons.

En premier lieu, il faut citer l’ivoire, le plus répandu des produits africains, celui qui, en raison de sa valeur élevée, peut, comme je le disais tout à l’heure, supporter les frais énormes du transport à la côte et donner lieu à des transactions avantageuses. L’éléphant africain est plus grand que son congénère asiatique, et ses défenses ont une valeur commerciale très supérieure ; leur poids varie de 1 livre à 80 kilogrammes et leur longueur de 15 centimètres à 3 mètres[1] ; leur prix moyen est de 30 francs le kilogramme. L’ivoire qui arrive sur la côte atlantique, particulièrement apprécié des acheteurs, est connu en Europe sous le nom d’ivoire d’argent à cause de la propriété qu’il possède de ne pas jaunir à l’air comme celui des Indes ou de la côte orientale d’Afrique. Il y a vingt-cinq ans, avant la découverte du Congo, les deux grands marchés africains pour l’ivoire étaient Zanzibar, pour la région est et Kinsembo, dans l’Angola, pour la région ouest. Sur la côte orientale, ce trafic était fait exclusivement par les traitans arabes, tandis que sur la côte occidentale l’ivoire arrivait sans intermédiaire jusqu’aux factoreries, transporté par des tribus indigènes qui se le passaient de mains en mains. Depuis le développement pris par les entreprises belges dans l’Afrique centrale, la région du Congo occupe la première place pour le commerce de l’ivoire, et tout le stock de défenses recueillies dans le bassin du grand fleuve est concentré presque exclusivement dans le port de Matadi.

Le déplacement du marché africain a eu son contre-coup en Europe où toutes les transactions sur l’ivoire se faisaient autrefois à Londres et à Liverpool ; la Belgique a aujourd’hui dépassé l’Angleterre pour l’importation de l’ivoire, et Anvers est devenu le

  1. MM. Willaert frères, courtiers à Anvers, ont eu, en 1896, deux défenses formant paire et pesant chacune 78 kilos ; leur longueur était de 2m, 60, et leur diamètre au plein de 0m, 59 ; elles valaient 50 francs le kilo.