Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/156

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Plus tôt qu’on ne verrait votre cœur dégagé ;
Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine,
C’est le même penchant qui toujours les entraîne.
Leur cours ne change point, et vous avez changé.

Ce caractère « fluide » de la poésie de Quinault exprime assez bien la nature de la transformation dont nous nous efforçons de donner une idée. De la tragédie de Racine à l’opéra de Quinault, on pourrait croire, en apparence, que rien ou presque rien n’a changé, mais les contours de tout se sont comme adoucis, atténués, effacés, et la substance du drame s’est dissipée dans l’inconsistance de la forme. C’est ainsi que d’une passion tragique, l’amour, par exemple, est devenu désormais on ne saurait dire quoi de banal ou de quelconque, une galanterie fade, « qui n’a point de saveur particulière, » partout et toujours identique à elle-même, en tout sujet comme en tout personnage, en tout sexe, en tout âge, et dont les moindres mouvemens sont réglés par un code ou plutôt par une étiquette dont il ne se départira plus, tout un siècle durant, sans se faire accuser de prétention et de bizarrerie.

On entrevoit les conséquences de cette seule transformation. Elles vont maintenant se développer pendant la troisième période, et vainement, par tous les moyens, s’efforcera-t-on de rendre un peu de vie, je ne veux pas dire au cadavre, mais au fantôme de la tragédie ! ce sont ces moyens mêmes, dont le choix ne sera dicté par aucun souci d’art, mais par le seul besoin

D’inventer du nouveau, n’en fût-il plus au monde !

qui vont achever sa ruine. Il y a mieux, ou pis encore ! et chaque pas qu’on va faire, cent ans durant, vers la décadence, on le prendra pour un progrès. Le seul qui ait vu clair, c’est encore Boileau, quand on lui demandait ce qu’il pensait d’Atrée et Thyeste, à, moins que ce ne soit de Rhadamiste et Zénobie, et qu’il répondait durement : « En vérité, les Pradon et les Coras, dont nous nous sommes si fort moqués au temps de ma jeunesse, étaient des aigles auprès de ces gens-là. »

Nous ne préférons aujourd’hui Crébillon à Pradon que comme on préfère un genre de supplice à un autre, et encore Crébillon m’est-il personnellement plus odieux de tout ce qu’on a fait, en notre siècle même, pour essayer de lui conserver un reste de réputation. Ses tragédies, qui faisaient entrer le président de