Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 6.djvu/310

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coquelicot, dans sa robe à traîne rouge, avec ses noirs cheveux : royale encore, mais d’aspect malveillant malgré tout. Ce sont, côte à côte, l’image de l’innocence et de la faute, de la dureté et de la bienveillance : afin que librement s’opposent à tes yeux, d’une part le rayonnement du ciel, de l’autre, le reflet de l’enfer.

Le coquelicot nous avait peut-être semblé jusqu’ici plus riant, tandis que le bluet nous apparaissait moins touchant : mais il n’en faut pas moins admirer l’ingénieux enseignement que Wagner a su tirer de leurs brillantes couleurs.

Ajoutons, après tant d’exemples, que ses fleurs aimées ne forment pas l’unique objet de l’inspiration du poète. Si l’humanité tient une place infinie en son œuvre, parce qu’elle n’y apparaît que masquée de formes étrangères, si cette absence de l’homme y est même en quelque sorte un trait caractéristique, du moins le monde animal conserve un certain rôle dans ses vers. Emploi secondaire malgré tout, et qui ne saurait porter ombrage aux prime-donne florales : à celles-là sont réservés par lui sans conteste les personnages de premier plan. Il n’admet même guère à côté d’elles sur son théâtre que les êtres ailés, ceux qui, par l’éclat de leurs livrées chatoyantes, semblent des fleurs vivantes et des corolles animées. Il traduira à l’occasion par des onomatopées enfantines le cri des oiseaux forestiers, le bruissement des insectes dorés dans les champs. Les rumeurs légères des blés ensoleillés lui ont inspiré une symphonie intraduisible malheureusement dans sa fantaisie capricieuse, mais qui témoigne d’une sorte d’ivresse souriante et légère, éveillée par les effluves de l’été [1]. Lisons pourtant cette peinture de la vie bourdonnante qui s’éveille autour d’un cerisier en fleur, sous les premières haleines du printemps [2] :

Voici les joyeux invités de la noce, en nombre incalculable, grands et petits, modestes ou chamarrés, seigneurs et dames, demoiselles, chevaliers, pères nobles et mères de famille, enfans, matrones vénérables, chasseresses, amazones, filles effrontées, et pieuses douairières : les voilà réunis tous ensemble dans l’enceinte de la fête.

D’innombrables chambres nuptiales exquises ; çà et là, peut-être, des cellules de vierges obstinées, d’innombrables lits de noce tout rosés, et, près de là, des boudoirs mystérieux et engageans, de petites chambres aux tentures aurore pour les harpistes et donneurs de sérénades. D’innombrables

  1. III, 29. — A défaut d’autres indications, nos numéros romains se rapportent aux trois recueils des Promenades du Dimanche.
  2. II, 3.