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fallait agir tout de suite. Plus de deux mois se sont écoulés sans que nous soyons sortis de notre immobilité. C’était trop ! Notre silence et notre inertie ont entretenu les illusions de la Porte, qui s’est mise à chicaner sur le chiffre exact de nos créances avec sa lenteur et sa subtilité traditionnelles, comme si rien, ne pressait. Conduite ainsi, l’affaire aurait pu durer toute une année, et même davantage. Il fallait en finir.

Les noms désormais historiques de Tubini et de Lorando ont pesé sur la situation. Il s’en dégage un levantinisme inquiétant. Qu’était-ce que ce Tubini, qu’était-ce que ce Lorando dont on n’avait jamais entendu parler, et auxquels le silence semblait convenir si bien ? Étaient-ils même Français, et depuis quand ? Sur ce point, M. le ministre des Affaires étrangères a été très explicite. « L’aïeul de l’un, a-t-il dit, a reçu ses lettres de naturalisation de Louis XVI, et le grand-père de l’autre était député de la nation dès 1856, vingt ans avant les créances aujourd’hui en cause. » Il n’est donc pas vrai, comme on la dit ou du moins insinué, que nous nous soyons trouvés en présence de Français de fraîche date, qui ne se seraient fait naturaliser que pour exploiter notre protection. D’autre part, la légitimité de leurs créances était certaine ; elle a été reconnue et consacrée par les tribunaux ottomans eux-mêmes. La diplomatie est bien forcée de soutenir les intérêts de ce genre, et, si cette partie de sa tâche n’est pas la plus agréable, elle n’en est pas moins obligatoire. On reproche généralement à la nôtre de la trop négliger ; on lui oppose volontiers l’exemple de l’Angleterre ou de l’Allemagne qui prennent toujours en main, avec une vigueur efficace, les plus humbles intérêts matériels de leurs nationaux. Cela n’est pas toujours aussi vrai qu’on a l’habitude de le dire ; mais la légende existe, d’autant plus difficile à dissiper que, si notre gouvernement déploie un jour une énergie plus grande pour défendre de simples intérêts d’argent, une clameur s’élève contre lui. La France, lui crie-t-on alors de tous les côtés, ne doit se mettre en mouvement que pour des idées pures ! Elle doit faire fi des questions matérielles, et se réserver pour les nobles causes où l’honneur de l’humanité est engagé ! Cela prouve une fois de plus combien il est difficile de contenter tout le monde, et surtout des gens qui changent de langage suivant l’occasion.

Soit, dirons-nous à notre tour : il y a eu quelque disproportion entre les moyens que notre gouvernement a employés et les intérêts qu’il a servis. S’il avait prévu, à l’origine, que nous serions amenés à ces moyens extrêmes, peut-être aurait-il bienfait de se montrer