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Rome, le traite comme Tacite et comme tous les autres.

Pour expliquer que le jugement des historiens sur les Césars soit conforme à celui de Tacite, on a prétendu que les autres se sont uniquement réglés sur lui et que le succès de ses ouvrages a entraîné l’opinion publique. C’est une erreur ; l’opinion n’avait pas attendu si tard pour se prononcer. On nous dit sans doute que quelques-uns de ces princes, les plus méchans peut-être, ont été regrettés par la populace et les soldats ; mais nous savons qu’ils avaient acheté leur affection par leurs largesses, et la preuve qu’on n’avait pas d’autres raisons de leur être attaché, c’est que Tibère, qui valait mieux qu’eux, mais qui était moins prodigue de la fortune de l’État, n’a eu personne pour lui, le jour où l’on a cessé de le craindre. On venait à peine de savoir qu’il était mort que le peuple se mit à courir dans les rues de Rome en criant « Tibère au Tibre » On lui fit pourtant de belles funérailles c’était la règle ; mais il ne vint à l’idée de personne de lui décerner l’honneur qu’il avait fait lui-même à Auguste. Quoique, dans cette société sceptique, l’apothéose ne tirât guère à conséquence, ni le nouveau prince ne la demanda pour lui, ni le Sénat n’eut à l’accorder. Au mois de janvier suivant, dans cette cérémonie où les magistrats juraient d’observer les lois des princes qui avaient précédé, le nom de Tibère fut omis, et jamais, dans la suite, il n’a été rétabli sur la liste de ceux dont s’honorait l’empire. C’est qu’on se souvenait « de cette rage d’accuser qui sévissait sous son règne, et fit plus de victimes que les proscriptions, pendant les guerres civiles. » Ces paroles sont de Sénèque, qui avait assisté aux dernières années, les plus sombres, de ce règne. Il avait vu « ces délateurs qu’on lançait, comme des chiens, sur les honnêtes gens, et qu’on nourrissait de chair humaine. » Il avait vécu dans cette société « où il n’y avait plus de sécurité pour personne, où l’on tenait compte des divagations des ivrognes, où l’on dénaturait les plaisanteries les plus innocentes, où, lorsque quelqu’un était accusé, on ne s’enquérait plus de son sort on savait qu’il était perdu. » Tacite, cinquante ans plus tard, a-t-il dit autre chose ? Il en a été de Caligula et de Néron comme de Tibère. Malgré les regrets qu’ils ont laissés chez ceux qu’ils amusaient et qu’ils nourrissaient, personne n’a osé défendre ou- vertement leur mémoire et faire cet affront au sentiment public de mettre au rang des dieux des gens qu’on regardait à peine comme des hommes. Je crois donc qu’au sujet des princes dont