Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/100

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les vaincus était, il faut le reconnaître, pratiquée par Denon avec un cynisme qui ne laissait échapper à sa clairvoyance aucune œuvre remarquable. Appelé à faire pour le Louvre un choix parmi les tableaux de la galerie de Cassel et frappé du goût qui avait présidé à sa formation, il décidait, après un court examen, que, « tout y étant bon, tout devait être transporté en France. »

Avec une tranquillité relative, les arts avaient de nouveau refleuri chez nous et la critique commençait à revendiquer ses droits. Mais partagée entre les deux écoles dont elle subissait l’ascendant, elle ne pouvait prétendre à une complète impartialité. Bien qu’il n’ait jamais pris la plume pour défendre ses doctrines, Ingres exerçait sur ses élèves l’autorité incontestée de son talent uni à une opiniâtre volonté et il traduisait pour eux en aphorismes dogmatiques des convictions aussi passionnées qu’exclusives. En face de lui, avec plus de largeur et une culture plus étendue, Delacroix semblait, au contraire, mettre quelque coquetterie à défendre les beautés de l’art classique contre les romantiques qui prétendaient faire de lui un de leurs coryphées. C’est ici même qu’il exprimait toute son admiration pour Poussin, et, toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion, il proclamait Racine son poète favori. Mais il se montrait plus conséquent avec lui-même dans le choix des sujets de ses tableaux, qu’il empruntait le plus souvent à Shakspeare, à Byron et à Gœthe, aussi bien que dans les hommages réitérés qu’il rendait à Rubens, en ne se lassant pas de copier ses œuvres et d’étudier sa technique. C’est d’ailleurs avec le même esprit d’équité et de clairvoyance presque prophétique que Delacroix signalait aux artistes français le mérite des paysagistes anglais, tels que Constable et Bonington, et qu’il encourageait les efforts pareils tentés dans notre école. Ce retour à une étude plus attentive et plus sincère de la nature allait avoir son contre-coup dans la critique elle-même et lui ouvrir des horizons plus étendus. La Revue tenait au premier rang sa place dans ce mouvement de libre et féconde expansion. En même temps que Vitet s’y montrait à la fois un connaisseur fin et éclairé des œuvres de l’antiquité et de la Renaissance, il dévoilait, dans ses remarquables monographies de nos cathédrales, les beautés si longtemps méconnues de notre architecture religieuse au moyen âge, et Charles Clément, avec son goût sûr et délicat, prouvait qu’on