Page:Revue des Deux Mondes - 1904 - tome 20.djvu/35

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les chances de gagner la Gironde pour s’y embarquer sur la Bayadère. Lallemand conjura l’Empereur de fuir avec un seul officier à bord de la goélette danoise : « Que Votre Majesté, dit-il, choisisse celui qui lui inspirera le plus de confiance. Si Elle m’honore de son choix, je lui servirai de secrétaire, de valet de chambre. » Puis il proposa derechef de rejoindre l’armée de la Loire. On pouvait compter sur le 14e régiment de marine, sur les quelques troupes qui se trouvaient à Rochefort, sur les fédérés de cette ville, sur Clausel et la garnison de Bordeaux. On rallierait à Niort le 2e hussards, et, en route, des détachemens nombreux. A l’armée, enfin, Napoléon serait acclamé. « Tous les soldats étaient disposés à combattre pour l’Empereur jusqu’à la mort. » Napoléon hocha la tête. « S’il s’agissait de l’Empire, dit-il, je pourrais tenter un second retour de l’île d’Elbe. Mais je ne veux pas être la cause d’un seul coup de canon pour mon intérêt personnel. » Montholon et Lallemand finirent par se rallier à l’opinion dominante. L’Empereur avertit que l’on s’embarquerait le lendemain de très bon matin.

Resté seul avec Gourgaud, il lui dicta la lettre au Prince-Régent dont il avait la veille griffonné la minute : « Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. » En écrivant, Gourgaud, qui n’était pourtant point tendre, sentait des larmes rouler dans ses yeux. L’Empereur désirait que sa lettre fût remise au Prince-Régent en personne et que celui-ci la reçût avant que l’on eût le temps de prendre une décision à son égard. Il chargea Gourgaud d’être son dernier ambassadeur. Pour cette mission, il crut devoir lui donner des instructions écrites. Gourgaud reprit la plume et traça ces lignes sous la dictée rapide de l’Empereur : « Mon aide de camp, Gourgaud, se rendra à bord de l’escadre anglaise avec le comte de Las Cases. Il partira sur l’avis que le commandant de cette escadre expédiera, soit à l’amiral, soit à Londres. Il tâchera d’obtenir une audience du Prince-Régent et lui remettra nia lettre. Si l’on ne voit pas d’inconvéniens pour délivrer des passeports pour les Etats-Unis, c’est ce que je désire, mais je n’en veux pas pour aller dans aucune