Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/121

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mélodie descend aux notes de basse extrême, devient soudainement rauque, sauvage, et si primitive qu’elle a dû être transmise jusqu’à nous, comme tant d’autres choses nipponnes, par les arrière-ancêtres, établis dans ces îles au commencement des âges. Quand enfin les ténèbres arrivent pour tout de bon, quand il n’y a plus qu’un reste de lueur blême, à la cime des arbres nains, pour nous indiquer encore le faux paysage, voici que la geisha vieillie, qui ne veut pas qu’on allume de lampe, est prise de fatigue, de torpeur. La guitare, que les dames assises continuent d’écouter dans l’obscurité, ne rend plus que des petites plaintes sourdes, entrecoupées, des notes intermittentes, ou qui vont deux par deux, trois par trois, en groupes s’espaçant. La guitare mourante cesse d’évoquer les mythes invisibles, cesse d’émouvoir, de faire peur ; tout simplement elle distille de la tristesse, de la tristesse sans nom, qui tombe sur nous comme la pluie lente d’un ciel mort ; à moi, elle dit l’exil, les deux années de Chine en avant de ma route, la fuite de la jeunesse et des jours ; surtout elle me fait sentir jusqu’à l’angoisse l’isolement de mon âme de Français au milieu de ces légions d’âmes japonaises, étrangères, hostiles, qui m’enserrent dans ce quartier éloigné, au pied des pagodes et des sépultures, à présent que la nuit vient.

Et c’est l’heure où j’ai envie de m’en aller. C’est l’heure où je sens une hâte presque enfantine de prendre ma course à travers les ruelles boueuses, où tant de lanternes baroques, tourmentées par le vent de neige, font miroiter les flaques d’eau ; d’atteindre au plus vite, là-bas, les quais déserts ; de me jeter dans un canot, qui pourtant sera secoué, dans le noir, par mille petites lames méchantes, — d’arriver enfin dans cette sorte d’îlot blindé, dans ce navire qui est un coin de France, et où je reverrai les bons visages de chez nous avec leurs yeux droits et bien ouverts.


10 février. — Entre autres charmes contre lesquels la main du temps est restée si impuissante, Mme Prune possède sans conteste celui de la nuque, de la tombée des épaules et de la chute du dos. Elle est vraiment de celles qui gagnent à être vues par derrière, depuis surtout que les coques de sa chevelure ont repris, à mon intention peut-être, une ampleur qu’elles n’avaient plus.

Dans un des quatre ou cinq grands théâtres de la ville, j’avais