Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 25.djvu/85

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l’avait amené à tirer des leçons de l’histoire cette conclusion que devait formuler Taine : « qu’il n’y a que le christianisme, que le vieil Évangile, pour nous retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds. »

Quant à la douleur, si elle ne lui apparaissait dans les doctrines anciennes que comme un véritable non-sens, ne laissant d’autre alternative qu’un désespoir écrasant ou une révolte stupide et vaine, il en trouvait également dans le christianisme une explication qui était un apaisement pour son esprit et une justification pour sa foi : l’abus de la liberté amenant le désordre, l’épreuve, la souffrance ; et ensuite, l’harmonie reconstituée victorieusement dans la lutte par cette même liberté, aidée d’une force supérieure, soutenue par des perspectives consolantes, radieuses. Il ne prenait pas le change, en présence de l’attitude de quelques hommes qui paraissent maîtriser la douleur avec des vertus toutes païennes, se déclarent jaloux d’accepter la fatalité des lois de la nature, fiers de remplir un rôle dans le jeu de l’univers et de s’évanouir, à l’heure de la mort, « dans le tout sublime. » Il savait bien que ces grands mots n’en imposent pas à la masse des hommes, que le néant ne saurait être une solution pour eux. Il avait entendu trop souvent, quand l’orgueil se taisait, les incroyans confesser eux-mêmes « le désespoir qui s’était emparé d’eux, le jour où, pour la première fois, il était entré dans leur esprit que la mort pouvait être une extinction de l’amour, une séparation des cœurs, un refroidissement éternel, » où, d’un instant à un autre, « les êtres qui faisaient leur vie morale pouvaient leur être enlevés et ne leur seraient jamais rendus [1]. »

Mais ce qu’il ne se lassait point d’admirer, et ce qui fortifiait encore sa croyance, ce n’est pas seulement que la douleur soit expliquée, consolée, vaincue par le christianisme, c’est qu’il la transfigure au point que ce qui était humiliation, châtiment, devienne instrument de triomphe et cause d’allégresse ; c’est qu’il fasse de la douleur, du sacrifice, volontairement acceptés, une illumination, un affranchissement, et la source même des plus grandes vertus, des plus hautes actions.

  1. M. Guyau.