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Je vois une jeune fille
Apparaître sur un seuil :
Elle enfile son aiguille
Entre la lune et son œil.


IX


Dès le premier moment, ce jour-là, tu compris,
A voir fuir sous tes yeux mes regards assombris,
Que mon cœur contre toi se forgeait des chimères.
Un faux rire courut sur mes lèvres amères
Quand tu me demandas avec humilité
Pour quel motif j’avais ainsi l’air irrité.
Nous nous mîmes alors en chemin, à distance,
Moi muet, toi portant le poids de mon silence.
Les prés franchis, on fut bientôt dans la forêt.
Le lieu ? Tu t’en souviens encore. Il m’apparaît
Gravé dans ses détails au vif de ma mémoire.
La lumière du ciel joyeux me semblait noire.
Je te suivais, les poings contractés, jouissant
De m’entrer dans la chair les ongles jusqu’au sang ;
Et, tout entier en proie à l’âpre frénésie
Où s’égare l’amour fouetté de jalousie :
Toi qui m’avais juré les plus sacrés sermens,
Tu mens, criais-je en moi, malheureuse, tu mens !
Ce n’est rien de goûter ma tendresse assidue ;
Tu te plais aux désirs que ta beauté remue
De même qu’au travers du sentier où tu vas
Tes jupes font voler les feuilles sur tes pas.
Je suis las d’amuser une femme cruelle.
Mais quoi donc ?… La tromper ? J’en souffrirais plus qu’elle.
Mourir ? Je ne sais qui l’aurait après ma mort.
Et je te regardais et je frappais plus fort.
Tu tressaillais, courbant le dos, baissant la tête,
Comme atteinte à tout coup par l’insulte secrète.
Soudain tu t’arrêtas, et, tournée à demi :
Ah ! me dis-tu, marchez devant moi, mon ami,
Car je sens que ma vue enivre votre haine. —
Mais les pleurs qui tremblaient dans ta voix incertaine,