Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 28.djvu/718

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autre caractère, et il n’était encore venu à la pensée de personne qu’une amnistie pût les atteindre. Que le Conseil de l’ordre des avocats, par exemple, raie un de ses membres sur le tableau, c’est là un fait d’un ordre intime et, en quelque sorte, familial, sur lequel les pouvoirs publics n’ont aucune prise. S’il en était autrement, pourquoi ne déciderait-on pas aussi qu’un membre d’un cercle, qui en aurait été exclu, aurait le droit de s’y faire réintégrer en vertu d’une amnistie ? Mais où l’abus dépasse toute mesure et devient vraiment monstrueux, c’est lorsqu’il s’applique à la Légion d’honneur. Il n’y a pas de compromis avec l’honneur : nous sommes là dans le domaine de l’absolu. On est un homme d’honneur ou on ne l’est pas, et, lorsqu’on a cessé de l’être, M. Prévet a eu raison de dire au Sénat qu’il n’y a pas d’amnistie au monde qui puisse rendre à un homme le bien qu’il a perdu. C’est pourtant ce que l’amnistie présentée par le gouvernement a eu la prétention de faire, et au profit de qui ? De deux ou trois personnes en tout. Nous ne connaissons, pour notre compte, qu’un avocat qui a été exclu d’un barreau de province ; et quant à l’Ordre national de la Légion d’honneur, nous ne connaissons aussi qu’un de ses membres qui ait été rayé de ses listes. On aurait, certes, pu en rayer un bien plus grand nombre sans que la conscience publique le trouvât excessif. Ainsi, c’est pour deux ou trois personnes qu’on a introduit dans le projet de loi cette disposition nouvelle anormale, inadmissible, qui, confondant les sanctions disciplinaires avec les sanctions pénales, porte une atteinte profonde au caractère même de l’amnistie. L’amnistie, dans le passé, n’a jamais eu pour conséquence de réintroduire de force chez moi des gens que j’ai mis à la porte et dont je ne veux plus. Le projet de loi a dépassé toute mesure en allant jusque-là, et si les deux Chambres s’étaient contentées d’y biffer résolument le mot de « sanctions disciplinaires, » au risque de voir le projet échouer ensuite devant la coalition de tous les mécontens, elles auraient mérité une pleine approbation. Mais M. Lasies a fait son discours, et, dans l’affolement général qui en est résulté, le projet de loi a sombré au milieu des passions déchaînées.

On ne nous ôtera pas de l’esprit que, si le gouvernement avait été livré à ses seules inspirations, il n’aurait pas commis une aussi lourde faute. Lorsque M. Rouvier a pris le pouvoir, il a parlé des délateurs avec une juste sévérité, et il a même pris quelques mesures, bien rares, pour donner une sanction à ses paroles. Il a déclaré alors qu’il n’irait pas plus au-delà, mais on a compris qu’il ne reviendrait pas en deçà de ces mesures. C’est pourtant ce qu’il a voulu faire, et tout porte