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je reviens au donjon que construisit, le lendemain de la conquête, le Champenois Messire Hugues de Bruyères

J’y pourrais évoquer son dernier hôte, le patriote Colocotroni, dont ce château ruineux et garni de canons fut le refuge dans la guerre de l’indépendance et qui, d’un air ardent et féroce, se reposait sous les arceaux gothiques en comptant les grains de son rosaire oriental. Mais je n’ai d’âme, ce soir, que pour nos chevaliers francs et surtout pour ce fameux sire de Caritena, de qui le courage, la courtoisie envers les dames et l’absurde frivolité éclatent dans le Livre de la Conqueste publié par Buchon.



C’est Buchon qui ma conduit à Caritena. Il fut certainement mon meilleur compagnon de Grèce. Ce Buchon! qu’il a bien travaillé ! Après avoir publié les textes qui racontent comment nos croisés de France vinrent fonder leurs baronnies dans les vallons où avaient régné les rois d’Homère, il est allé, sur les lieux mêmes, interroger les traditions et les pierres des châteaux francs oubliés dans les montagnes. Ses mouvemens d’amour devant les paysages historiques lui assurent notre piété. Combien j’aime cette nuit de printemps qu’il passa sur la tour carrée du château de la Belle, au fond d’une gorge de Tzaconie, tandis qu’un pâtre lui chantait la vieille ballade d’une châtelaine aux belles robes franques et au cœur tendre ! Il mourut des fatigues de son voyage. Ce n’est pas très hygiénique pour un quinquagénaire de fouiller les archives de l’Italie méridionale, de la Sicile et de l’île de Malte, puis de courir les cantons les plus inconnus de la Grèce continentale et des Îles.

Nous possédons le récit de son voyage de Morée, mais il avait « avec la même affection religieuse, » c’est son mot, exploré tout l’Archipel. Hélas ! le précieux manuscrit inédit de cette croisière a été perdu par le notaire de la succession. S’est-on jamais occupé sérieusement de le rechercher dans les archives de l’étude Boudier, aujourd’hui tenue par Me Lavoignat ?

Édouard Drumont, fils de la sœur de Buchon et, en quelque manière, son héritier spirituel, s’indigne justement que cet historien voyageur, qu’anime un haut sentiment de la France, soit recouvert de la plus noire obscurité. Quoi qu’en pensent les Ghartistes, qu’à leur tour l’avenir revisera, Buchon doit être