Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/552

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à prendre tous les moyens pour faire triompher son candidat. Que va-t-il faire pendant cette journée décisive pour altérer le scrutin ? Il ne s’agit pas ici d’un tableau de fantaisie : chaque allégation, chaque fait se trouve relevé dans un pourvoi ; les conseils de préfecture, le Conseil d’État ont été saisis de protestations sans nombre qui attestent l’insuffisance scandaleuse de la loi.

Maître du bureau électoral, à l’abri de toute critique, il dispose la salle de manière à éviter le contrôle des électeurs : au début des opérations, ils ne seront pas admis à vérifier l’urne, ils ne pourront circuler autour de la table ; ils seront introduits un à un dans la salle où ils trouveront les bulletins d’un seul candidat. Cet isolement solennel n’est troublé que par la présence du garde champêtre obéissant au moindre signe du maire. A ce silence fait pour intimider, à ce tête-à-tête propre à faire trembler lés poltrons et tout au moins à déterminer les irrésolus [1], vont succéder, dans les contrées les plus agitées, les scènes de violence.

Tantôt le maire use, à la fin de la séance, des cartes non retirées, fait émarger les noms par un scrutateur et introduit dans l’urne autant de bulletins, tantôt il fait venir de faux électeurs qui votent avec les cartes distribuées d’électeurs absens ou décédés. Si aucune des manœuvres n’a pu réussir, si la majorité paraît échapper, il reste aux audacieux une dernière ressource : la bagarre finale. Elle s’est produite depuis quelques années sous diverses formes, mais le point de départ est le même. La salle du vote se remplit peu à peu, le dépouillement commence, la foule devient bruyante, puis houleuse, les propos s’enveniment, le tapage croît, le président du bureau essaye de se faire entendre ; sa voix est couverte, il déclare son autorité méconnue, fait appel à la force publique et ordonne l’évacuation de la salle. Si les gendarmes sont maîtres de la foule, le maire sera maître du scrutin et le dépouillement s’achèvera sans autre garantie que la force. Si les trois ou quatre gendarmes présens sont impuissans, la table sera renversée, les lumières éteintes et l’urne brisée proclamera mieux que tout tribunal la nullité du scrutin. Triste comédie qui s’est renouvelée depuis quelques années sans qu’aucune répression, sans qu’un seul exemple de

  1. Sur la clandestinité du vote et les abus de toutes sortes qui en sont la suite, voyez les Mœurs électorales en France au XXe siècle, par M. Pierre Leroy-Beaulieu. Paris, Chaix, 1903.