Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 31.djvu/568

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irréconciliables. Ils eurent même assez d’esprit, l’un et l’autre, pour ne pas se laisser influencer par les intrigues et les rivalités de leurs courtisans et pour ne pas s’associer à des dissentimens qui, dans les limites où ils se produisaient, n’étaient déjà que trop funestes à la cause royale, mais l’eussent été davantage si les princes y fussent intervenus et eussent pris parti. Les difficultés contre lesquelles ils avaient à se débattre leur étaient communes : d’une part, les ordres que, de Paris, leur envoyait leur frère à qui, croyaient-ils, son propre intérêt leur défendait d’obéir ; d’autre part, les incessantes excitations du prince de Condé, toujours disposé à trouver qu’ils n’allaient ni assez vite ni assez loin, et dont il eût été singulièrement imprudent de suivre les conseils. Pour que leur résistance des deux côtés fût efficace, une étroite union était nécessaire et, parmi tant de fautes qu’on peut leur reprocher, ils ne commirent pas celle de se désunir.

Tant qu’ils vécurent ensemble, Monsieur, quoique l’aîné, ne chercha pas à faire prévaloir sa volonté sur celle de son frère. A Coblentz, il s’efface maintes fois devant ce frère plus jeune que lui, mais plus actif, plus déterminé, plus enclin aux résolutions promptes et irréfléchies. Il le laisse faire, il se laisse entraîner. Visible est son souci de maintenir entre eux l’égalité des pouvoirs.

Lorsque, après la mort de Louis XVI, il se proclame régent, il confère au Comte d’Artois la lieutenance générale du royaume. Ils se tracent d’un commun accord les limites en lesquelles l’action de chacun d’eux devra s’exercer. Monsieur agira dans le Midi, de Lyon à Toulon, des Alpes aux Pyrénées. C’est à lui que les conspirateurs de ces contrées viendront demander des ordres. Le Comte d’Artois s’attribue les pays de l’Ouest, la Bretagne, la Vendée. Quand les Chouans solliciteront les secours du gouvernement britannique, ce sera par son entremise. Ainsi, la part est égale entre les deux frères ; nulle différence entre eux quant à l’exercice de l’autorité, soit que Monsieur ne suppose pas la sienne supérieure à celle de son cadet, soit qu’il recule déjà devant la difficulté de lui imposer l’obéissance.

Cette difficulté résulte de leur éducation première, de leurs habitudes, de la tendre familiarité qui a toujours caractérisé leurs rapports. Elle n’apparaît pas encore durant cette première période de l’émigration ; mais elle apparaîtra demain, créera des conflits douloureux dont l’amour fraternel seul aura raison. Vingt