Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/677

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Zeromski, qui avait fait avec lui les guerres de 1830. Il avait la physionomie sombre et farouche, elle eut même semblé dure si parfois un sourire plein de bonté et de douceur ne l’eût illuminée. D’un laconisme tout spartiate, il se tenait toujours à l’écart ; au feu il était d’une bravoure allant jusqu’à la témérité. Ses compagnons l’avaient surnommé Slaloweserdce (Cœur d’acier).

Notre reconnaissance faite, nous revînmes sur nos pas et allions atteindre les abords du camp lorsque mon cheval trébucha contre une racine d’arbre et tomba sur un genou. Badecki, mon ordonnance, me regarda avec inquiétude, secoua la tête, toussa, soupira, s’agita sur sa selle.

— Qu’as-tu donc Badecki, fis-je. On dirai que tu es assis dans un nid de guêpes ?

— Mon lieutenant, soupira-t-il, c’est que votre cheval a trébuché…

— Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Mais, vous ne savez donc pas que lorsque, avant une bataille, un cheval trébuche, il arrive malheur à son cavalier ? J’ai toujours remarqué cela dans notre insurrection de 1830.

— Ah ! tu as remarqué cela ? dis-je en souriant. Et toi, Zeromski, l’as-tu remarqué aussi ?

— Non, je ne l’ai pas remarqué, mais je l’ai toujours entendu dire.

Je fis mon rapport au général Sokol.

— Voici l’occasion, lieutenant, me répondit-il, de gagner vos épaulettes de capitaine.

— Oui, général, ou quelques bons coups de sabre. Je tacherai que ce soit les unes ou les autres.

Sokol se mit à rire :

— Il est de fait, dit-il, que si ces ours mal léchés sont aussi nombreux que vous le dites, ils nous donneront du fil à retordre.

En quittant le général, j’allai m’envelopper dans ma peau d’ours et, me jetant sous un arbre, je m’endormis profondément. J’étais brisée de fatigue.

Deux heures plus tard, je fus réveillée par les sentinelles qu’on venait de relever. Le jour commençait à poindre. Je me rappelai l’avertissement de Badecki. Je pris dans mon portemanteau un petit buvard de campagne et, m’installant le plus commodément possible, je fis le croquis de la plaine où allait se livrer une terrible bataille et où peut-être, le soir même, on creuserait ma tombe.