Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/23

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tous les troubles moraux de la conscience, il disait, et très sincèrement, que son intelligence trouvait enfin satisfaction dans les solutions chrétiennes où elle s’était arrêtée.

Victorieux de son tourment idéal par cette conquête d’une certitude spirituelle, il allait être vaincu, durement éprouvé dans ses dernières batailles temporelles. De l’humeur dont il était, il eût voulu servir activement la cause qu’il embrassait, y faire un peu sentir les facultés de direction qu’il se connaissait. Les années de Léon XIII avaient pris fin. Les services et les conseils de Brunetière ne furent pas agréés. Il en souffrit. D’autre part, il avait ardemment désiré la chaire de littérature au Collège de France, couronnement naturel de sa carrière exceptionnelle dans l’enseignement. Au grand scandale du monde universitaire et lettré, cette ambition légitime fut déçue par la véhémence des passions politiques et la pusillanimité des pouvoirs publics. Passons, comme Dante passait, à travers ces limbes où il ne trouvait rien à dire, devant le pâle trembleur qui fit le grand refus. Brunetière prit sa revanche en pourfendant ses vieux ennemis, les encyclopédistes, dans une série de conférences d’où il sortit encore grandi, mais dangereusement meurtri.

Dès le début, ses auditeurs habituels observèrent que son organe, cette voix métallique et souple qui ne l’avait jamais trahi, donnait des signes inquiétans de lassitude. Il se surmena pour aller jusqu’au bout, il y réussit à force de volonté. Au lendemain du dernier effort, la mort prit traîtreusement l’orateur à la gorge ; elle lui ravit d’abord l’arme où il mettait sa confiance, sa joie, son orgueil : la voix. Il s’affligea de cette mutilation comme dune atroce déchéance. Aphone, lui, Brunetière ! Quand on essayait de le consoler en lui disant : Votre plume vous reste, — il haussait les épaules d’un geste méprisant et désolé. Il le savait bien, qu’il n’était qu’orateur, et qu’en perdant sa parole, comme Samson sa chevelure, il perdait tout. A peine s’il se laissa ramener deux ou trois fois à l’Académie : il entrait avec l’attitude d’un condamné dans cette salle où son éloquence avait gagné toutes les causes qu’elle plaidait.

Lentement, durant deux années, la phtisie le consuma ; elle fit de lui l’être incorporel, spiritualisé, dont nous eûmes la vision pathétique sur le lit où il gisait ; l’affreux mal ne respecta que la pensée, qui n’avait jamais été plus vigoureuse.