Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/249

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qui contenait d’ailleurs beaucoup et de très justes reproches, et où il finissait par me déclarer qu’il ne consentirait à la prolongation de mon séjour à Paris que si j’essayais de réaliser ce projet avantageux et si je croyais avoir quelque chance de réussir. La personne dont il s’agissait avait seize ans et était très jolie. Sa mère m’avait reçu depuis mon arrivée avec beaucoup d’amitié. Je me voyais placé entre la nécessité de tenter au moins une chose dont le résultat m’aurait fort convenu, ou celle de quitter une ville où je m’amusais beaucoup pour aller rejoindre mon père qui m’annonçait un grand mécontentement. Je n’hésitai pas à risquer la chose. Je commençai, suivant l’usage, par écrire à la mère pour lui demander la main de sa fille. Elle me répondit fort amicalement, mais par un refus motivé sur ce que sa fille était déjà promise à un homme qui devait l’épouser dans quelques mois. Cependant, je ne crois point qu’elle considérât elle-même ce refus comme irrévocable ; car, d’un côté, j’ai su depuis qu’elle avait fait prendre en Suisse des informations sur ma fortune, et de l’autre, elle me donnait toutes les occasions qu’elle pouvait de parler tête à tête avec sa fille. Mais je me conduisis en vrai fou ! Au lieu de profiter de la bienveillance de la mère qui, tout en me refusant, m’avait témoigné de l’amitié, je voulus commencer un roman avec la fille, et je le commençai de la manière la plus absurde. Je n’essayai point de lui plaire ; je ne lui dis pas même un mot de mon sentiment. Je continuai à causer le plus timidement du monde avec elle quand je la trouvais seule. Mais je lui écrivis une belle lettre comme à une personne que ses parens voulaient marier malgré elle à un homme qu’elle n’aimait pas, et je lui proposai de l’enlever. Sa mère, à qui sans doute elle montra cette étrange lettre, eut pour moi l’indulgence de laisser sa fille me répondre comme si elle ne l’en avait pas instruite.

Mlle Pourras [1], — elle s’appelait ainsi, — m’écrivit que c’était à ses parens à décider de son sort, et qu’il ne lui convenait pas de recevoir des lettres — d’un homme. Je ne me le tins pas pour dit et je recommençai de plus belle mes propositions d’enlèvement, de délivrance, de protection contre le mariage qu’on

  1. « Je me liai beaucoup avec mon cousin. Il prit du goût pour Mlle Pourras. Son père aurait voulu qu’il fît un riche mariage. Cette demoiselle avait une grande fortune et aurait volontiers accepté Benjamin, mais Mme Pourras avait l’ambition de faire de sa fille une femme titrée. » Journal de Charles de Constant. M. C. C. Bibliothèque de Genève.