Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/328

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tourment. Depuis son retour d’Italie, elle était dans une sorte d’accablement ressemblant à de l’indifférence religieuse. La douleur l’avait séparée du ciel, elle y revint par la douleur ; elle priait et pleurait. Une nouvelle blessure ravive toujours les blessures anciennes et, comme l’apôtre, elle demandait « à Dieu de lui épargner la tribulation qu’elle pouvait encore supporter. »

Les paquebots se succédaient sans rien nous apporter et, lorsqu’ils étaient annoncés, ma mère ne pouvait maîtriser une anxiété bien compréhensible ; loin de la satisfaire, les courriers aggravaient son angoisse. Les journaux seuls donnaient leurs nouvelles. Les Débats reproduisaient une correspondance dont une phrase nous bouleversa : « Tous les blessés ont pu être transportés des ambulances à bord, à l’exception d’un officier de la Renommée, aspirant de deuxième classe, dont l’état est très grave. »

Mon père partit aussitôt pour Paris afin de connaître la source de cette nouvelle et se renseigner au ministère.

Le lendemain même de son départ, notre vieux domestique vint de très bonne heure frapper chez ma mère : « Madame, un employé de la poste apporte une lettre de Chine, non affranchie. Le voici. »

Ambulance de Saigon, 26 février 1861.

Mon père,

Quelle bonne nouvelle ! je suis blessé très légèrement. Je suis en pleine convalescence [1]. Une balle s’est logée chez moi sous l’aisselle gauche ; que personne ne s’inquiète.

Soyez tous aussi heureux que moi. Il est certain que je vais rentrer en France et il est probable que j’aurai la croix. Avant vingt ans, la croix !

Je suis fatigué. A bientôt.


Quelles paroles pourraient exprimer ce qui se passa en nous ? L’écriture était très changée, à peine formée, les mots finissant par un trait. Eh bien ! malgré cela, — tant on a besoin d’espérer ! — nous ne réfléchissions pas, voyant le fait seul : Il existait ! Cependant, que d’indices auraient dû ouvrir notre âme à l’effroi ! Mais non, c’est incroyable.

  1. Il écrivait donc cette lettre non datée le soir ou le lendemain de la bataille.