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Mon père revint le lendemain, nous lui avions télégraphié la lettre tout entière. A son retour, nous en recommençâmes la lecture ; l’émotion qui nous avait saisies tout d’abord ne nous permettait pas de nous apercevoir que notre sécurité était sans doute exagérée. Mais ses réflexions très justes réveillèrent nos soupçons. Le pauvre enfant nous avait-il bien tout dit ? N’avait-il pas seulement voulu écarter de nous les angoisses de la vérité ? N’avions-nous pas trop aveuglément accepté une réalité si conforme à nos ardens désirs ? Qu’était cette réalité, et depuis l’envoi de cette lettre, que s’était-il passé ? Qu’avions-nous à espérer ? Qu’avions-nous à craindre ?

Hôpital de Saïgon, 26 mars 1861.

Madame,

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que l’aile de la mort m’a effleuré [1].

Parlons de votre fils. Si vous l’aviez vu allant au feu !… Une inflexible résolution se révélait dans toute sa personne. Impossible de décrire ce qui se passe en nous à ce moment. C’est effroyable, c’est suprême. Je ne dis pas assez, car c’est un mystère.

Le matin du 24 février, en pleine nuit, nous nous rencontrons, lui venant de l’une des pagodes, moi de Saïgon. « Embrasse-moi, » lui dis-je. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Poor dear. Cela dura une seconde.

L’action s’engagea terrible, meurtrière, et se termina vers 9 heures, au moment où le soleil dardait ses feux. Dans la journée, j’allai à l’ambulance et jetai un regard autour de moi sur quelques malheureux frappés mortellement ou défigurés par d’atroces blessures. Les balles annamites sont faites en grande partie de petits fragmens ou lingots de métal qui déchirent par des hachures, — ils emploient un engin redoutable nommé gingol, bourré de ces fragmens. Du reste ils sont bien pourvus d’armes.

Je ne le vis pas. Mais quel spectacle ! Que de râles, que de souffrances ! L’air était lourd, comme imprégné d’odeur de sang, la chaleur suffocante.

  1. Combien furent, comme lui, victimes de l’implacable soleil de Cochinchine !