Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/330

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Il en arrivait toujours. Je vis apporter un être inanimé. C’était lui.

Par une protection manifeste de la Providence, il avait échappé à la mort épouvantable d’un blessé oublié sur le champ de bataille. Deux médecins, dont l’un est son ami (Le Noury), sondèrent la blessure : « Il est perdu, dirent-ils ensemble, la balle a perforé le poumon gauche. »

Si je vous dis cela, madame, c’est pour vous faire sentir qu’il est revenu de bien loin, et que la bonté de Dieu est inépuisable.

Il passait de syncope en syncope. Tout à coup ouvrant les yeux, il prononça ce seul mot : Maman. De nouveau il perdit connaissance et lorsque l’évanouissement cessa, il murmura dans un sifflement de sa poitrine trouée :

— Ils en mourront tous les trois, je veux leur écrire encore une fois, ces pauvres chers. — Et le drapeau ?…

— Vainqueur, répondis-je.

Avec quelle peine il traça quelques lignes. Sa pauvre lettre (s’il l’avait su) n’a pu partir par le premier courrier, et les journaux ont dû vous apprendre l’affaire de Ki-Oa. Quelle torture pour vous tous ! ..

Vous savez que l’abbé Ricardi est avec nous. Aussitôt après l’arrivée de votre fils à l’hôpital, il vint auprès de lui, ils restèrent longtemps ensemble, causant tout bas.

Je vous le répète, vous reverrez votre fils, bien faible encore, mais vous le reverrez. On va l’embarquer sur la Dryade qui part dans vingt-quatre heures.

J’aurais désiré partir avec lui, mais mon état semble s’aggraver. Si je reviens en France, vous voudrez bien, madame, me recevoir.


Il ne revint pas en France. L’idéal qui l’avait soutenu le porta au-dessus de la détresse humaine. A trente ans, plein d’avenir, d’espérance, admiré, aimé pour ses qualités et ses dons plus encore que pour sa rare beauté, il mourut seul, absolument seul, sans avoir les consolations de l’amitié, ni celles de la religion, ni sépulture en terre natale. Excepté Dieu, tout lui manqua.

A peine arrivé en France, mon frère apprit cette fin si dure. Il se révolta : « Cela blesse plus qu’une balle. »

Ce fut par cette dernière lettre que nous apprîmes le transport de