Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/403

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Et pourtant, ô forêt, longtemps je fus ton hôte.
Alors, sous les gaulis et les épais couverts,
Tes arbres avec qui je vivais côte à côte
Me tendaient leurs rameaux comme des bras ouverts.

J’étais ivre d’air pur, de sève et de rosée,
Mes lèvres se frôlaient aux bourgeons demi-clos,
Et je mêlais un peu de mon âme grisée
A l’âme frissonnante et frêle des bouleaux.

Je savais les plus beaux cantons de ton domaine,
Et je reconnaîtrais, moi, maintenant encor
La place où j’ai premier trouvé la marjolaine
Et près des trèfles d’eau, les balsamines d’or.

Heureuses fleurs des bois, digitales vermeilles,
Muguets au teint de lait, ophrys mystérieux
Aux fantasques profils de mouches ou d’abeilles,
Véroniques mirant dans le ciel vos doux yeux ;

Si vous perdez, l’hiver, vos corolles fanées,
Vous ignorez le deuil des déclins sans retour ;
Vous mourez pour renaître, et les neuves années
Vous rendent vos parfums et vos robes d’à tour.

Mais nous, quand la jeunesse a pris son vol sonore,
Nous ne retrouvons plus, pour guérir notre ennui,
Ni les émois d’avril, ni les levers d’aurore,
Et nos chemins douteux s’enfoncent dans la nuit…

O surprise !… Tandis que le brouillard bleuâtre
Se balance au-dessus des roseaux de l’étang,
Là-bas monte, câline, une chanson de pâtre,
Et mon cœur ranimé tressaille en l’écoutant.

C’est le même refrain, qu’en alignant les meules,
Les filles de mon temps chantaient à plein gosier…
Elles sont aujourd’hui de tremblantes aïeules
Et chauffent leurs doigts gourds aux charbons du brasier ;