Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/429

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se rattrape le samedi soir, quand il rallie la terre pour « rendre le devoir » à sa femme, suivant son amusante expression, et c’est que le cabaret, quoi qu’il dise, dans ses préoccupations, passe avant le devoir conjugal. Ils sont là, ces cabarets, alignés en rang d’oignons le long des quais, tous semblables les uns aux autres, tous aussi fétides les uns que les autres, malgré la diversité de leurs enseignes : À l’abri de la tempête, Au retour du pêcheur, À la descente des marins, etc. ; ils montent la garde devant le port ; ils surveillent le mouvement des bateaux, prêts à happer leur proie, sitôt qu’elle a pris terre.

À trois sauts d’barque
On trouv’ le cabaret,
dit une chanson de sardinier. Le taudis est à deux compartimens, l’un où l’on consomme, l’autre où le patron règle les comptes de l’équipage, défalcation faite au préalable de ce qui revient au débitant pour les dettes contractées par le bateau. Car le débitant n’est pas seulement débitant ; presque partout il est encore banquier. Mais, banquier avisé, ce n’est pas aux marins qu’il fait une avance, c’est au bateau lui-même, représenté par le patron. Certains de ces bateaux, pour achats de filets ou de rogue, réparations d’avaries, etc., etc., sont hypothéqués de sommes importantes pouvant atteindre 500 francs. Du débitant au pêcheur ainsi les liens se multiplient et se resserrent ; le débitant tient le pêcheur par son crédit et par ses avances. Coûte que coûte, comme le débitant ne prend pas d’intérêt sur l’argent prêté, il faut qu’il se rattrape sur la boisson, et croyez qu’il se rattrape largement. Ne cite-t-on pas un de ces coquins surnommé Paotr-ar-chop, l’homme à la chopine, « dont les bateaux-cliens, dit le docteur Mével, sont tellement nombreux qu’il passe une partie de son temps à marquer les rations bues par tel ou tel équipage ? » Un vrai type, ce Paotr-ar-chop, avec son collier de barbe blanche, sa mâchoire édentée et la fluxion perpétuelle de sa joue gauche, soulevée par une énorme chique. Son corps légèrement voûté trahit l’homme qui s’est plus d’une fois courbé vers la mer pour relever des filets ou des casiers ; il est marin à ses heures en effet, et il ne devient débitant que du samedi au dimanche. Il faut le voir alors, notant d’une grosse écriture tremblée, sur un registre crasseux, les chopines vendues et les menues sommes avancées aux équipages. Le Gobseck