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A Madame de Lessert, née Boy de La Tour, à Lyon.

A Paris, 9 août 1773.

J’ai reçu, chère cousine, de vos nouvelles bien à propos ; car je commençais d’être inquiet, et vous n’auriez pas tardé de recevoir des miennes. C’est avec un plaisir bien pur que je les reçois en apprenant que tout va bien tant chez vous que chez la maman, et que vous faites entrer pour quelque chose dans vos souvenirs avec elle et vos aimables sœurs un homme qui vous sera toute sa vie tendrement attaché. Il y a bien du bon sens à des personnes comme elles, faites pour exciter tant d’empressement, d’en avoir si peu elles-mêmes pour un changement d’état qui, malgré l’aspect riant auquel il s’offre à leur âge, expose à tant de chances contraires pour une favorable qu’on cherche, et qu’on trouve si rarement. Quelque bonheur qu’elles méritent et qu’elles aient lieu d’espérer dans le mariage, je suis persuadé qu’elles se rappelleront toujours avec plaisir et quelquefois avec regret les jours doux et paisibles qu’elles passent à rendre heureux ceux de leur digne mère.

Après leur en avoir si bien donné l’exemple, vous vous en ménagez de loin la récompense en préparant le cœur de votre fille à vous imiter. L’attention que vous avez eue d’aller au-devant de la louange qu’elle allait s’attirer en nommant une papilionacée est un soin dont je sens d’autant mieux le prix, que je suis bien sûr que toutes les louanges méritées qu’elle peut recevoir vous flatteront encore plus qu’elle. Mais comme il me paraît impossible d’éloigner toujours la flatterie de son oreille, il vaudrait mieux peut-être qu’elle apprît de bonne heure à l’apprécier et à la dédaigner, et cet effet s’opérerait peut-être mieux que par des leçons directes, en lui donnant à elle-même des règles pour employer la louange avec économie et discernement, et lui faisant sentir combien elle avilit ceux qui la prodiguent et indispose ceux qui la reçoivent, lorsqu’elle est futile ou non méritée. Il me semble que, de cette manière, on la disposerait adroitement à être aussi difficile sur les louanges qu’elle recevrait que sur celles qu’elle accorderait. Il n’est pas dans la nature du cœur humain d’être insensible aux éloges dont on se sent digne et que le cœur dicte, mais il l’est très fort de n’aimer pas qu’on nous surprenne et qu’on nous traite en sot ou en