Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/604

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pour ne pas évacuer l’appartement. La Duchesse y resterait : elle était là, au cœur de la place, prête à la lutte.

A Sceaux, la brillante Ludovise [1]a suspendu les fêtes où on l’encensait, telle une déesse de la mythologie, et s’est livrée, non plus comme précédemment, lors de ses soirées légendaires, aux poètes et aux comédiens, mais aux jurisconsultes et aux érudits. Au milieu des in-folio, dont le lit de la Duchesse était surchargé pendant ses nuits de veille et de travail, Mlle de Launay, qui de femme de chambre est devenue secrétaire, écrira plus tard [2] : « Ma maîtresse se comparait plaisamment à Encelade abîmé sous le mont Etna, Mme du Maine poursuit contre le Régent un copieux mémoire. Elle écrit, elle écrit sans cesse. Les comparaisons en faveur des bâtards l’amènent à tomber sur les plus grands noms de France, en leur attribuant sans contrôle des origines obscures. Ses veilles se prolongent si avant dans la nuit que Mlle de Launay se plaint d’en être malade. Il faut à la Duchesse des plumes virulentes, dans tous les genres. Elle recourt à Lagrange-Chancel, esprit caustique, « poète et scorpion, » comme on le qualifiait. Elle lui insuffle sa haine et l’incite à se faire pamphlétaire. Dans une réunion nocturne, il lit aux hôtes du château de Sceaux une satire en cinq ou six odes contre le Régent : Les Philippiques. C’est par là, plus que par ses tragédies, qu’il deviendra célèbre. Il traite le duc d’Orléans d’empoisonneur et l’accuse d’avoir cherché à usurper le trône d’Espagne.

Saint-Simon, quand paraissent les odes de La Grange, a le courage d’en apporter une au Régent. Philippe la lit tout bas, debout devant la fenêtre de son petit cabinet d’hiver. D’abord il demeure impassible. Tout à coup, changeant de visage : « Ah ! c’en est trop ! s’écrie-t-il. Cette horreur est plus forte que moi ! » Puis il signe une lettre de cachet contre le pamphlétaire, et l’envoie aux îles Sainte-Marguerite.

Le fameux mémoire des princes légitimés, rédigé par le cardinal de Polignac, un des fidèles de Mme du Maine, et par Nicolas de Malézieux, l’ancien ordonnateur de ses fêtes, est corrigé de la main même de la Duchesse. Elle y soutient que « ne pas admettre le duc du Maine au rang et avec les prérogatives qu’il doit avoir, c’est attaquer l’édit solennel qui fixe son état, c’est

  1. Surnom qu’elle s’était donné à elle-même.
  2. Mémoires de Mme de Stael.