Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/643

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salon, meublé à l’européenne. Le piano à queue se chargeait de partitions, des ouvrages de dames traînaient sur une petite table claire et vernie. Sur les consoles, le long des murs blancs, les vues d’Angleterre alternaient avec des séries de photographies. Et je sentis que ces portraits sans nombre étaient ceux des membres d’une même famille britannique, attentive, résolue, décidée à marcher droit dans la vie sans marchander l’effort, sans s’inquiéter des distances. Je compris que ce salon de Trichinopoly, où ne s’égarait aucun objet de l’Inde, était la continuation logique, dans l’espace, d’un autre salon anglo-saxon dont les fenêtres donnaient sur la Tamise ou l’Avon.

Le collecteur parut. Malgré l’heure extraordinairement matinale, il était habillé, rasé, coiffé. Son col, ses manchettes brillaient comme autant de cylindres en porcelaine. La correction irréprochable de son complet gris me frappa. Et si le pantalon de ce gentleman n’était pas relevé à hauteur des chevilles, c’est que sans doute le télégraphe avait annoncé qu’il ne pleuvait pas à Londres. Toutes ces impressions, je me les reproche, pour m’avoir été inspirées par une mesquine jalousie. Le haut fonctionnaire me reçut avec une indifférence assez polie pour m’en faire sentir les nuances. Son air distrait et ennuyé ajoutait à la tristesse de sa mine pâle. Les Anglais bruns étonnent, tant la coutume nous tient de voir en eux des hommes blonds, sanguins, rogues et souvent d’une jovialité narquoise. De cette dernière espèce j’en connus jadis certains dans le Sind, dont le souvenir me restera cher à jamais. Ils m’avaient reçu avec une grâce et un humour que je n’ai plus retrouvés. Tandis que celui-là semblait me dire, encore qu’il ne parlât point : « Je vous écoute par devoir. Mais dépêchez. Vous m’ennuyez, car il n’y a rien de commun entre nous. »

Sans insister sur le caractère officiel de ma mission, sans rappeler les promesses écrites de la haute administration de la Présidence, je demandai au morose collecteur de me fournir un guide assez averti pour me diriger, avec la moindre perte de temps, parmi les monumens qu’il me fallait visiter. Il me promit ce guide, et nous nous séparâmes, ayant échangé une douzaine de mots, à satisfaction réciproque. Jamais je n’ai été plus mal accueilli en terre étrangère. Au prix de ce collecteur, le gouverneur général de Madras avait été, à Otakamund, le plus empressé des hôtes.