Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/651

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le troupeau des fidèles circule librement par les galeries, s’écoule dans le grand temple d’où nous sommes exclus.

Parfois, sur un palier désert, quelqu’un de ces brahmes surgit brusquement de l’ombre et se campe devant nous sans oser nous interroger. Mais tout prouve qu’il ne serait pas fâché de connaître et nos projets et notre histoire Car leur dissimulation n’a d’égale que leur inlassable et puérile curiosité. En voici un, tout jeune, qui paraît sortir de la paroi comme une créature de rêve. Ses yeux de velours brun ont la douceur de ceux d’une femme. Le trisula çaktiste marque du trident rouge et blanc, symbole des sources de la vie, son front que le rasoir a dégagé jusqu’au sommet du crâne. La beauté perverse de sa face pâle, ainsi surmontée de l’emblème de l’énergie créatrice, le rendait pareil à ces petits satans cornus que l’Allemagne romantique semait, parmi les rinceaux feuillus, aux bordures des livres. Et je ne savais ce que je devais le plus admirer, de sa gracieuse timidité, de sa langoureuse tristesse, ou de la malice infernale qui éclairait ses traits mous et fins. Drapé dans la mousseline blanche, sévèrement, sans rien montrer de son torse, les bras cerclés de bracelets, les jambes chargées d’anneaux à l’image des filles de Babylone, un livre à la main, ce sacerdote adolescent se levait devant le Père missionnaire, personnifiant le paganisme debout devant la loi du Christ, l’Inde traditionnelle et irréductible devant l’effort ininterrompu et patient des combattans de la foi. L’enfant védique salua le vieillard chrétien, en baissant la tête et portant sa main ouverte, la paume tournée vers le front. Et je sentis que l’un comme l’autre était ferme dans son propos, attaché à sa croyance et que ceci ne mordrait pas sur cela. Entre le christianisme occidental et le brahmanisme oriental existe un abîme plus vaste que les espaces qui séparent la terre de Sirius…

* * *

… Nous voici dans la galerie qui fait face au grand temple. Un gardien nous ouvre une petite porte, et nous accédons a la plate-forme du faîte. Trichinopoly, la terre, les rivières et les îles s’étendent à nos pieds. Le toit doré qui surmonte le sanctuaire de Çiva étincelle au soleil. Sur le rocher, on me montre deux empreintes. Si les Brahmes y reconnaissent les traces de Vibishna, ce géant qui essaya en vain de s’emparer de Rama,