Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/652

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les Musulmans les tiennent pour laissées par un de leurs saints, l’Ovoliat Nathi, qui fit de ce rocher sa résidence jusqu’au jour où il en fut chassé par Vichnou. La pente douce de la pierre unie et glissante se continue jusqu’à la falaise à pic. Ni rampe, ni balustrade, pour arrêter l’imprudent qu’un faux pas précipiterait, d’une hauteur de cinquante mètres dans les rues sous-jacentes. Ainsi s’explique le terrible accident où plusieurs centaines de personnes trouvèrent la mort, quelque temps avant mon arrivée. Pendant les fêtes qui attirent autour du temple les fidèles par milliers, la foule couvrait la terrasse déclive, quand une panique se produisit subitement. Sous la brusque poussée du nombre, les gens glissèrent, culbutèrent sans trouver à quoi se retenir. S’accrochant désespérément les unes aux autres, les grappes humaines, entraînées vers l’abîme, tombèrent pour s’écraser sur les dalles, les murailles, les toits. Comme il arrive dans toutes ces mêlées de créatures affolées, les femmes et les enfans furent les principales victimes. Leurs cadavres mutilés jonchèrent le pied du Fort. A toute autre époque, une pareille catastrophe eût été attribuée au fanatisme religieux. L’on eût vu, dans ces malheureux ainsi fracassés, des dévots s’offrant en sacrifice à Çiva homicide, pour imiter ces fidèles de Vichnou dont le char écrasait à Pouri des files entières se disputant l’honneur d’expirer sous ses roues. La légende de Djagernauth ou de Vichnou Jaganatah est une de ces vieilles machines qu’on a reléguées dans les oubliettes de la littérature de voyages. Qui sait d’ailleurs si, dans deux ou trois siècles, un naïf historien n’imputera pas à un clergé « altéré de sang » la catastrophe parisienne, aujourd’hui oubliée, du bazar de la Charité, et n’y verra pas un « holocauste rituel ? »

Au-dessous de nous, le sol blond et gris semble se diviser en une multitude de grandes îles autour desquelles serpentent les rivières lentes, dont le lit mineur, souvent tari, se jalonne, à l’exemple des routes, par les arbres flétris qui s’espacent et dispensent parcimonieusement leur ombrage. La brousse grillée se groupe çà et là en masses rousses et verdâtres, et la poussière les estompe de son enduit couleur de cendre. En style d’atelier, ce paysage rentre dans la catégorie des « plats d’épinards secs. »

Les voyageurs qui nous chantent les îles de la Cavery et leur végétation luxuriante, nous en donnent quelque peu à garder. Cependant il serait injuste de les taxer de mensonge. En dehors