Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/807

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sur les eaux. La lumière du jour avait perdu son ardeur et prolongeait son éclat dans la fraîcheur du soir. Le disque du soleil, posé sur l’horizon du Nord, brûlait et flamboyait comme un grand incendie aux lueurs tendres. Tout le ciel septentrional s’était recouvert d’une patine d’or ; mais le Sud était bleu, d’un bleu profond et pensif. La mer, moirée de rose, se plissait à peine. Vers dix heures, on jeta l’ancre au fond d’une baie, près d’une scierie étincelante et devant une forêt de pins. Nous descendîmes à terre. Il me sembla que je prenais possession d’un pays enchanté. Le soleil qui brillait dans les hautes aiguilles rousses tissait au-dessus de nos têtes un réseau de fils ténus et scintillans. L’herbe passait en douceur le velours le plus lin. De petites fleurs l’étoilaient, qu’on ne trouve qu’en Laponie, blanches avec un cœur de pourpre sombre, et d’autres blanches et capiteuses, qui entraient jadis dans la préparation de l’hydromel, et que les sorcières brûlaient sur la pierre de leurs âtres. L’atmosphère en était parfumée. Comme ces fleurs avaient l’âme parlante dans le silence de cette nuit !

Mais ce n’était pas encore la nuit. Elle n’arriva qu’après la demie de onze heures ; ou, plus justement, le soleil descendit d’une ligne au-dessous de l’horizon. Une pâleur dorée, qui n’avait rien de crépusculaire, se répandit entre le ciel, la terre et les eaux. Nous étions parvenus au bord d’un lac dont la face d’insomnie se mit à luire comme si de la clarté en montait des profondeurs. Par delà les rives opposées, les pins, aux contours légèrement amollis, se profilaient à perte de vue sur une large bande d’azur ; on eût pu les compter ; jamais ils ne m’avaient paru plus verts. La mousse, les fleurs, les écorces, les cailloux baignaient dans leur propre lumière : Un subtil éclat émanait du brin d’herbe. Quand la dernière vibration des grandes fêtes carillonnées expire, c’est la même solennité. Il se mêlait à ce charme je ne sais quelle sensation presque angoissante de sur prendre des secrets que le sommeil de la nature ensevelit dans l’ombre. La nuit avait relevé son voile de ténèbres, et l’Isis mystérieuse était là qui dormait les yeux ouverts. Le bruit de nos pas nous semblait une profanation ; et pourtant, j’aurais souhaité que des sons harmonieux jaillissent d’un tel silence, et que leur harmonie, seule réalité de ce monde irréel, me délivrât de mon ensorcellement…

Tout à coup un chant s’éleva. Une voix humaine, une voix