Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/827

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Au pied du Malmberget repose la ville suédoise de Gellivara, habitée par de pauvres agriculteurs, des commerçans et des fonctionnaires. Un lac d’où sort une rivière occupe le milieu de la vallée. Sur la rive gauche, le fameux Bergmann a bâti un château. C’est au moins le second que je rencontre depuis mon départ de Kalix. Cet homme avait la rage de posséder des châteaux en Laponie. On aperçoit à cinq kilomètres environ une colline surmontée d’un chalet pour les touristes qui veulent contempler le soleil à l’instant où leur montre marque minuit. Plus près, une vieille chapelle, éloquente au XVIIIe siècle, aujourd’hui muette, mais toujours vénérable, s’entoure de bouleaux très blancs, d’herbes très hautes, de croix aux inscriptions laponnes et du ronflement des moustiques. Sur la rive droite, la gare, et, derrière la gare, l’hôtel et la ville. La plupart des maisons s’espacent dans des enclos bordés de palissades. Il y en a une de style vraiment distingué : le ting, mairie et palais de justice. Il y en a une autre qui ressemble de profil à une forteresse : la pharmacie. La plus modeste, c’est la librairie. La plus jolie, c’est l’hôpital. Et comme, d’espace en espace, les routes sont fermées de barrières avec tourniquet, on a l’impression d’errer dans une exposition d’architecture. Le champ de foire, où se dressaient des tentes de soldats, me parut plutôt un champ de Mars. Mais j’appris qu’elles appartenaient aux paisibles notables qui venaient y manger pour se donner l’illusion d’une villégiature. J’aurais préféré le voir, au mois d’avril, bruyant et bariolé des caravanes de Lapons.

Les trois classes des habitans, fonctionnaires, commerçans et cultivateurs, n’acceptent de se sentir les coudes qu’au passage du Grand Express de Laponie dont l’attente, trois fois par semaine, ébranle les imaginations. Que va-t-il en sortir ? Le soir où j’y fus, le Grand Express s’arrêta devant les yeux écarquillés d’un public en habits d’église. Son wagon-restaurant, vide, étincelait de nappes blanches et de petits vases fleuris. Les cinq autres voitures luisaient, diamantées de poussière, sous les rais obliques du soleil de dix heures. Personne aux fenêtres. Personne dans les sleeping. Enfin on en tira une valise, suivie d’un portemanteau, suivi d’un sac de nuit, suivi d’une vieille Anglaise cacochyme, en lunettes bleues, dont la jupe verte se