Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/835

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interroge se voient dans leurs rêves capitaines de vapeurs.

Le fantastique ne se mêle pas à la vie réelle comme sur les fjells de Pelle Molin. C’est un fantastique pétrifié, mais si beau par les étés sans nuit, même quand les étés sont froids et entrecoupés de bourrasques ! Nous sommes entourés de lacs dont la forme est charmante. En face de nous, dans le repli herbeux de la montagne, j’en sais un qui dessine un fin croissant noir. Un autre, au creux de la vallée, figure un trèfle à quatre feuilles. Sur les eaux qui scintillent au soleil comme des glaces de Venise dans leur encadrement à facettes, des millions de mouettes tournoient, se pourchassent, inquiètes, les yeux ardens, le bec avide, insatiables oiseaux du désir. La mer fourmille de ces romantiques canards qu’on nomme les eiders. Pendant que les mâles à la calotte verte émigrent aux plus lointains écueils, les femelles pondent sous les perrons et sur les toits de tourbe. Elles se laissent caresser par les pêcheurs qui volent leurs œufs, qui pillent le duvet de leurs nids, mais qui n’en parlent qu’avec une tendresse quasi mystérieuse.

Une île de cristal ne serait pas plus sonore. Qu’un navire dans la nuit fasse crier sa sirène, c’est un son d’orgue qui enveloppe et soulève votre maison et dont la vague roule longtemps votre sommeil. Aux premières nuits d’automne, quand la chevrière appelle les chèvres qui ne veulent point descendre des fjells, les échos multiplient ses appels et Balstad résonne d’une tristesse dont les notes se répercutent jusqu’au fond des cœurs. L’atmosphère a une telle pureté qu’on sent l’odeur des forêts qui brûlent en Suède ; et je n’oublierai jamais ma stupeur sous l’averse, quand j’aperçus tout à coup, au-delà des régions de la pluie, à l’horizon de la mer lisse et pâle, des fjells d’un rouge de cuivre où, sur leurs crêtes de fou, j’aurais pu discerner des ombres humaines. On me dit qu’ils étaient éloignés de trente-cinq lieues.

Les nuits avaient moins de splendeur qu’au golfe de Bothnie, mais plus d’aménité. Le dimanche, les deux ou trois élégantes de Balstad s’y promenaient en gants blancs et en toilette multicolore. Notre bonne, habillée de ses beaux vêtemens, les cheveux blonds bien lissés, s’asseyait sur les marches du perron, et, les mains jointes, songeait à l’Amérique où l’attendait son fiancé, « car, disait-elle, on ne peut pas gagner d’argent ici. » Les eaux des petites criques hérissées d’oursins s’étoilaient d’astéries et de