Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/853

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voulait avoir un rapport à faire ; car, enfin, à propos de quoi me parlait-il des prétentions à l’autorité qu’il voulait me suggérer, puisque sûrement Pichegru et les autres n’étaient pas venus ici pour me mettre à la place des princes dont ils étaient partisans ? Espérait-il que son éloquence me ferait changer d’opinion ? J’avais connu Rolland à l’armée ; il avait servi quatre ans sous mes ordres ; il venait quelquefois chez moi ; et tout cela s’est passé en causant, en pure conversation politique, mais qui n’avait nullement le ton de propositions. Au contraire, il avait l’air d’entrer dans mon opinion. Au surplus, les ménagemens qu’on a eus pour lui annoncent bien qu’il était l’homme de la police. Entre deux hommes, celui qui propose est plus coupable que celui qui accepte et, a fortiori, que celui qui rejette. Il fait encore une capucinade lorsqu’il dit que, voyant les projets de Pichegru, il s’était fait écrire une lettre anonyme pour avoir le prétexte de quitter Paris. Nous savons qu’il n’est pas parti.

« Ma lettre au Consul et cet écrit instruiront très bien mes défenseurs sur tout ce qui m’est relatif dans cette affaire. Je les prie de préparer ma défense et, dès que je pourrai les voir, je leur ferai encore part de toutes les idées qui pourront me venir. Il en est une qui, je crois, répond victorieusement à la déposition de Rolland : c’est qu’on n’a pas encore arrêté un seul de mes partisans, ni de ceux que j’ai voulu séduire, et certes, ils n’auraient pas échappé à l’œil vigilant de la police [1] ; c’est qu’il est bien évident que je n’ai pas de partisans dans le Sénat ni le Conseil d’Etat. On ne peut me supposer assez fou pour me vanter à M. Rolland d’une chose qui n’existe pas. Au surplus, depuis ce temps, c’est-à-dire depuis une douzaine de jours avant mon arrestation, je n’ai plus entendu parler de tous ces gens.

« La première fois que je vis Pichegru, il me demanda ma

  1. Moreau ignorait encore que ses anciens aides de camp, ainsi que plusieurs de ses amis, étaient poursuivis ou même arrêtés, tels que le capitaine Paul Marie et le colonel Delebée, dont l’arrestation du reste ne fut pas maintenue. L’un d’eux, l’adjudant général François-Marie Rapatel, dont il sera souvent question dans la suite de ce récit, parvint à se soustraire aux poursuites. Le 20 février 1804, il écrivait à un de ses camarades : « Je suis proscrit et serais arrêté si je n’eusse eu le bon esprit de me cacher. Comme mon général, j’aurais été conspirateur et par miracle, j’eusse comme lui conspiré avec Georges et Pichegru, moi qui aime tant tout ce qui est royaliste et despote. Enfin, mon ami, rien ne doit l’étonner ; cela ira plus loin encore. Heureusement que mon général sera jugé par un tribunal et que son innocence sera universellement reconnue. Si, par malheur, il était condamné à la déportation ou autre chose, je le suis partout et je prouve à la France entière et au Consul que des amis comme moi valent les plats valets qui l’entourent. »