Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/867

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Mais, depuis mon arrivée au généralat, il ne s’est pas passé six mois sans qu’on m’en ait fait. Cela peut se concevoir. L’homme qui a 150 000 soldats à sa disposition, est le point de mire de tous les partis. Je n’en ai servi aucun. Quelles sont les relations que j’ai conservées dans l’armée, et puisqu’on veut que j’aie travaillé pour la corrompre, où sont mes complices ? Où sont les soldats que j’ai corrompus ? Où sont ceux qui m’accusent d’avoir voulu les corrompre ? »

Moreau ne s’en tient pas à cette sortie véhémente. A la veille du jour où son avocat doit prendre la parole, il le prévient qu’il veut d’abord adresser lui-même quelques mots au tribunal, qu’il va les rédiger pour les soumettre à son conseil de défense. Le lendemain, dans la soirée, il fait parvenir à sa femme le texte écrit de sa main du discours qu’il se propose de prononcer. Ce texte est si chargé de ratures qu’elle a quelque peine à le déchiffrer et se le fait lire par l’un des amis qui se trouvent auprès d’elle en ce moment. Tous sont frappés de la beauté de ce discours, et, sur le désir exprimé par le général, il est soumis le même soir à son conseil de défense, composé de Bellart, Perrignon et Valton réunis chez l’avocat Bonnet, Mme Moreau présente. Là, une nouvelle lecture en est faite ; on n’y corrige qu’une phrase et ce brouillon est renvoyé à la Conciergerie où le général a été transporté. Il le remet au net et le prononce à l’audience suivante [1].

Dans ce discours, il oppose « sa vie entière aux accusateurs qui le poursuivent. Elle a été assez publique pour être connue » et à l’appui des argumens qu’il y puise pour prouver son innocence, il prend à témoin « le peuple français et les peuples que la France a vaincus. » Après avoir rappelé que la Révolution le jeta dans la carrière des armes alors qu’il s’était voué à l’étude des lois et « qu’il devint guerrier parce qu’il était citoyen, » il constate que son avancement n’a rien dû à la faveur. Il a passé par tous les grades, « toujours en servant la patrie, jamais en flattant les comités. »

Parvenu au commandement en chef, la guerre, sous ses

  1. J’ai trouvé le brouillon écrit de la main de Moreau, avec ses corrections et ses suppressions, dans les papiers conservés par sa famille. Son existence inflige un démenti à la version d’après laquelle ce discours n’aurait pas été composé par le général. A remarquer encore qu’il ne figure pas dans le compte rendu officiel des débats. Mais il fut imprimé et répandu après l’audience où il avait été prononcé.