Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/938

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lui. Sous le réalisme sinistre de ses Culs-de-jatte et de ses Aveugles, nous percevons l’écho lointain d’un ricanement où se mêle un soupir ; et non moins désolante, peut-être, est la gaîté abrutie du vieux couple qui se trémousse au premier plan de la Danse de Vienne. Œuvres profondément tristes, qui aboutissent enfin à une vision lugubre, dépassant tout le reste à la fois en désespoir tragique et en forte beauté. Avant de mourir, en 1568, Breughel s’épanche tout entier dans un dernier tableau, la Pie sur le Gibet, qu’il va laisser en souvenir, par testament, à sa jeune veuve [1] : dans un prodigieux paysage de montagnes et de plaines, une potence se dresse, haute et vide, occupant le centre du tableau ; au-dessous d’elle, un sombre ravin où est plantée une croix ; et tandis qu’un oiseau s’est perché sur la potence, des groupes de paysans, autour d’elle, s’amusent à danser et à faire ripaille, petites ombres falotes s’étalant à loisir dans les plus basses fonctions de leur joie animale.

Ainsi s’est achevé le grand effort artistique de Breughel le Vieux ; et cette expression mélancolique des derniers travaux qu’il a produits se comprend, d’ailleurs, sans trop de peine si l’on songe à ce que rapporte Van Mander de son humeur « taciturne, » ou, mieux encore, si l’on jette un coup d’œil sur son portrait, tel que l’a gravé Egide Sadeler : car la même mélancolie ressort de tous les traits du sérieux et noble visage, les imprégnant si douloureusement que l’on n’imagine pas, en vérité, qu’un libre éclat de rire ait jamais ouvert le repli serré de la bouche, ni dissipé la fixité soucieuse du regard, sous les rides du front. Mais le sentiment qui anime les chefs-d’œuvre du peintre brabançon n’est, pour l’histoire de l’art, qu’un détail secondaire, en comparaison du rôle que ces chefs-d’œuvre ont joué dans la « modernisation » de l’art de leur pays. Le mérite véritable de Breughel, que ses contemporains n’ont pas pu apprécier, nous le découvrons aujourd’hui à la vue des deux écoles de peinture réaliste qu’il a directement préparées ; nous le découvrons en nous rendant compte que ni la Kermesse de Rubens ni la Bohémienne de Hals, — pour ne parler que de notre Louvre, — n’auraient été ce que nous les voyons sans l’heureux enchaînement de circonstances qui a contraint l’ancien élève de Pierre Coeck à traverser, tour à tour, le double apprentissage de l’ « académisme » et de la « drôlerie. »


T. DE WYZEWA.

  1. Ce dernier tableau de Breughel appartient, aujourd’hui, au musée de Darmstadt.