Page:Revue des Deux Mondes - 1908 - tome 47.djvu/943

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préalables aussi, mais tout esthétiques, sur lesquelles un Gluck bientôt, et beaucoup plus tard un Richard Wagner, élèveront à leur tour des systèmes nouveaux. Rameau « philosophe » est un savant, rien qu’un savant. Aucun musicien ne se soucia moins que lui de poésie ou de littérature. D’abord écolier médiocre, et qui, pendant les classes, ne faisait que chanter ou griffonner de la musique, il ne poussa pas ses études au-delà de la quatrième. « Il apprit mal le français… Son langage et son orthographe laissèrent longtemps à désirer. » Mais on raconte qu’un jour « une femme qu’il aimait lui en fit le reproche. Il se mit aussitôt à étudier sa langue par principes et y réussit au point de parvenir en peu de temps à parler et à écrire correctement. » Peu sensible, semble-t-il, aux questions de l’ordre qu’on pourrait appeler musico-littéraire, comme celle des rapports entre la musique et la poésie, les plus pauvres poèmes, les plus méchans livrets, ne lui paraîtront jamais indignes de servir son génie de musicien.

Sa science enfin n’est pas non plus, n’est pas seulement celle du compositeur, fût-ce le plus grand, cette science en quelque sorte particulière ou spécifique et qui suffit pourtant à faire les Bach et les Mozart, les Beethoven et les Wagner. C’en est une autre, qui va plus avant, qui remonte plus haut, jusqu’aux « premiers principes, » et que le terme seul de « mathématiques, » il faut le répéter, embrasse et définit. Autrement dit, — et très bien, — voici quel sera l’effort de toute sa vie : « Il veut faire régner dans la musique entière, et particulièrement dans l’harmonie, l’ordre et la clarté dont témoignent d’autres constructions de l’esprit humain, la géométrie, par exemple, ou la physique. » Cela est nouveau, cela est considérable, et cela suffit pour assigner à Rameau une place particulière, unique peut-être, entre les grands musiciens.

Avec cela, ou malgré cela, Rameau le savant, dans un siècle scientifique, ne rencontra pas d’ennemis plus acharnés que ceux de ses contemporains qui se piquaient le plus de savoir : vous avez reconnu les Encyclopédistes. Sans parler de Rousseau, qui l’a toujours combattu, d’Alembert, après l’avoir approuvé, l’abandonne et le persifle. Il semble cependant, remarque avec raison M. Laloy, « que des « philosophes, » hommes de science et d’abstraction, auraient dû le soutenir. Il n’en fut rien… Tous se retournent contre lui » et, par une contradiction étrange, on ne peut dire de nul artiste mieux que de Rameau, qu’il est venu parmi les siens et que les siens ne l’ont pas reçu.