Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/355

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et habiles parleurs, ils ont même extérieur, même allure, presque même physionomie que les Grecs. Le seul détail qui révèle leur origine, c’est l’emploi discret du castillan, la langue que leurs ancêtres fugitifs ont rapportée d’Espagne et qui est demeurée, en quelque sorte, leur idiome national. Mais cette transformation est de fraîche date. Elle ne remonte guère au-delà d’une génération. Il suffit de voir les pères ou les grands-pères de ces jeunes gens, pour s’en rendre compte. Vêtus d’un costume hybride, semi-européen, semi-oriental, malpropres, le regard torve, la mine circonspecte et effarouchée, ils offrent les stigmates non équivoques de leur long esclavage. Quand, réunis par bandes, ils s’en vont en pèlerinage à Jérusalem, on retrouve chez eux toute l’obstination et toute l’intransigeance de la race. Parqués dans un coin, sur le pont du bateau, grouillans sous leurs vieux tartans et leurs vieilles lévites, ils s’enfoncent dans la lecture de leurs livres de prières, avec un retranchement, un mutisme et une surdité si superbes qu’on sent bien que le reste du monde est aboli pour eux et que rien n’existe plus pour leurs oreilles, ni pour leurs yeux.

Ceux d’Asie Mineure et surtout de Palestine sont encore plus fermés. On dirait que leur fanatisme se réveille ou s’accroît à mesure qu’ils se rapprochent de leur patrie perdue. Ce qui contribue à l’exalter, c’est le contact des immigrans russes et polonais, hordes affolées de misère et de mysticisme, que les persécutions précipitent par milliers sur le sol asiatique. De ceux-là, il n’y a rien à faire. Ils sont butés et hostiles à toute innovation. Un instituteur israélite me disait qu’il existe chez eux un préjugé invincible à l’égard de l’enseignement moderne. Leurs enfans qui fréquenteraient une école de l’Alliance seraient, paraît-il, excommuniés. Autant le Juif méridional est ouvert, d’esprit libéral et accueillant à toutes les nouveautés, autant le Juif du Nord est réfractaire à tout ce qui n’est pas la pure tradition. C’est l’opposition qui se remarque chez nous entre l’Israélite allemand et l’Israélite portugais. Selon le même instituteur, il serait bien plus facile de recruter des élèves dans des bourgades perdues de la Tripolitaine ou du Maroc que d’attirer des Juifs russes ou polonais dans les écoles du Levant. Et ces petits sauvages d’Afrique auraient des cerveaux plus malléables et réceptifs que ces enfans d’Odessa ou de Varsovie, qui ont vécu pourtant dans des milieux civilisés.