Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/390

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la solitude ne vous ôte rien de toutes les lumières naturelles ou acquises dont vous aviez fait une si bonne provision. Vous êtes en bonne compagnie quand vous êtes avec vous. J’ai été bien aise de savoir votre avis et encore plus de ce qu’il se rencontre justement comme le mien : l’amour-propre est content de ces heureuses rencontres. »

Corbinelli, écrivant à Bussy dans le même temps, témoigne que l’opinion du comte est celle de tout le monde : « J’ai lu vos réflexions sur la Princesse de Clèves. Je les ai trouvées excellentes et pleines de bon sens. Je les ai d’autant plus aimées qu’elles ont rencontré le goût de tous les honnêtes gens de ce pays-ci. » Et, par parenthèse, il demande à Bussy si le style de ce roman « est propre pour l’histoire, » à quoi Bussy répond avec un beau flegme qu’il « n’a pas lu la Princesse de Clèves avec le dessein de juger si son style était propre pour l’histoire. » Bussy est très satisfait de son « jugement » de la Princesse de Clèves. Nous le retrouverons quand nous nous occuperons du dénouement.

Revenons à Valincour. Il n’approuve point l’invention de M. de Nemours se montrant ou essayant de se montrera Mme de Clèves, après l’avoir guettée longtemps par la fenêtre du pavillon et l’avoir vue qui regardait avec attendrissement son portrait à lui : « Il me semble, ne lui en déplaise, qu’il prenait assez mal son temps pour se montrer. Quelque aimé qu’on puisse être d’une femme, lorsqu’elle ne nous a pas encore découvert son cœur, c’est presque un sûr moyen de s’en faire rebuter que de la vouloir convaincre pour ainsi dire malgré elle de la passion qu’elle cache… Le dépit de se voir surprise et de voir sa faiblesse découverte malgré les soins qu’on avait pris de l’empêcher de paraître donne des sentimens qui ne sont guère favorables à celui qui cause ses désordres. »

La remarque est juste, de soi, et très délicate. Mais il faudrait convenir aussi que Mme de La Fayette a prévu l’objection et pris toutes ses précautions pour la détruire par l’hésitation extrême qu’elle a donnée à M. de Nemours, laquelle n’est vaincue, comme malgré lui, que par la violence de ces sentimens : «… Elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner. On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait ; la voir sans quelle sût qu’il la voyait ; et la voir