Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/413

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naissance d’une nouvelle Esthétique. Dans l’encadrement de milliers de fenêtres, à toutes les mansardes, elle suspendait un joyau d’or. Pour des yeux sans nombre, elle réalisait une fête que nul tyran ancien, brûlant une forêt entière, ne se fût procurée. Depuis, il n’est pas de nuit qui n’ait apporté aux rêveurs quelque lueur nouvelle. Les becs de gaz à incandescence intensive, les lampes à incandescence électrique, l’acétylène, les tubes à vapeur de mercure ont renouvelé la joaillerie des nuits plus entièrement que Lalique celle des femmes. Les enseignes lumineuses à éclipses et les réflecteurs aplanétiques à brusques coups d’éventail ont animé le ciel. Les phares tournans ont animé les grèves. Combien de fantômes se sont éveillés dans les forêts aux feux de l’automobile ! « Bientôt, dit M. Emile Magne, qui a fort bien aperçu et fort clairement défini le pittoresque des rues aux lumières nouvelles, se rapprochant, la nappe lumineuse se dissocie, montre ses élémens constitutifs. Les fiacres cahotans évoluent, scrutant l’ombre de leurs prunelles tristes ; les tramways monstrueux labourent le sol de leurs éclatans fanaux ; les automobiles, précédés de leur réflecteur qui balaie la nuit, glissent comme des météores ; les bicyclettes jettent l’éclair brutal de leurs lampes à acétylène ; les charrettes promènent le sourire de leurs lanternes vénitiennes, et, avec un bruit de ferraille, les omnibus placent de ci-de-là, comme des signaux, leurs avertisseurs rouges et verts [1]… »

Dans cette débauche de soleils d’artifice, que devient la lune, — la lune de Cazin, de Lawson et de Mason ? Une chandelle oubliée dans un coin de la salle quand l’électricité flamboie. Par les soirs de novembre, sous ces ouragans de clartés que déchaîne sur Paris le Salon de l’Automobile, le flâneur qui longe les rives de la Seine ressent très vivement cette déchéance. Pendant plusieurs heures, il a vu évoluer dans l’air sombre des fantômes lumineux qui transfigurent la ville, les fontaines de la place de la Concorde, à la fois éclairées d’un feu interne, et colorées à l’extérieur par le pinceau des phares tournans, la Seine charriant des pierres précieuses, les gazons inondés d’une tendre clarté qui eût ravi Prud’hon et fait rêver Léonard. Puis, réveillés soudainement par le rayon errant, le spectre du dôme napoléonien suspendu dans la nuit comme un lourd aérostat

  1. Emile Magne, L’Esthétique des villes. L’Esthétique du feu.