Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/417

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Pour y parvenir, on a employé, tour à tour, trois méthodes. Il y a la méthode de Whistler ; il y a celle de Cazin et il y a celle de Holman Hunt, reprise par les ténébreux modernes, notamment par l’Américain Edward J. Steichen. Whistler, qui s’appliqua toute sa vie à paraître le plus original des hommes, peut-être pour qu’on ne s’avisât pas qu’il était le moins original des peintres, prit l’idée de ses Nocturnes dans les estampes d’Hiroshighé, comme il avait pris l’idée de ses premières figures dans les tableaux de Rossetti. Il avait vu les tentatives de Turner, de Holman Hunt et de Lawson, et rien de ce qu’avaient rêvé les Anglais ne lui était étranger. Mais à ces recherches déjà banales, il appliqua, tout myope qu’il fût, des facultés sensorielles incomparables ; une finesse d’œil telle qu’entre deux valeurs ou deux couleurs données, il discernait toute une série de tons intermédiaires, de demi-tons, et, si l’on peut dire, de commas jusqu’à lui indiscernés. C’est ainsi qu’au bas du clavier de la peinture, il a presque ajouté une octave. Mais sa méthode était toute mnémotechnique. La nuit tombée, il flânait sur les quais de la Tamise, du côté de Battersea ou de Westminster, ou bien le long des canaux de Venise, ou encore sur le port de Valparaiso : il regardait s’éclairer une à une les lucarnes, poindre les étoiles, s’égrener dans l’eau sombre le chapelet d’or des reflets, prenait des notes, dessinait la silhouette des choses et allait se coucher. Le lendemain matin, il se mettait à peindre. C’était toujours travailler d’après nature, disent ingénieusement ses biographes : seulement, il y avait un intervalle d’une nuit entre son coup d’œil et son coup de pinceau.

Plus précise était la méthode de Cazin. Il ne manquait pas, dans quelque pays qu’il se trouvât, — que ce fût Equihen ou Pise, ou l’Angleterre ou la Hollande, — de courir les champs pendant la nuit et d’interroger la nature sous la lune. Quand un effet l’avait frappé, il le notait soigneusement et en attendait patiemment le retour. — « Dépêche reçue au moment de partir. Retour urgent. Occupation impossible à remettre : rendez-vous pris avec la lune qui n’attend pas ! » écrivait-il, en 1886, en réponse à une invitation, et peu après : « Vous ai-je dit que la capricieuse lune ne revient qu’une fois l’an aux points où vainement on la guette aux jours qui suivent ou qui précèdent ? « Ne jure point sur cet astre mensonger qui change tous les mois… » dit Juliette à Roméo. Tous les mois est trop peu,