Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/562

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A peine sorti de prison, il était allé, rue de la Planche, serrer la main du bon jeune homme Année. Une entrevue touchante ! Donnadieu remercia d’abord cet ami, sagace conseiller, puis s’informa de sa Petite Julie… « En montant l’escalier, il avait curieusement inspecté la loge du concierge ; mais, ô surprise ! plus d’époux Basset, et leur tourterelle envolée ! Le couple vénérable avait-il passé de vie à trépas ? Leur chère enfant serait-elle malade ?… Année le rassura. Les brodeurs avaient déménagé, et cette intéressante famille tenait une boutique dans la rue des Saints-Pères. Donnadieu y courut…

Ils étaient, aujourd’hui, requinqués et commerçans cossus, ces laborieux Basset. Leur magasin de passementeries étalait aux regards une attirante devanture : assortimens complets pour fantassins et cavaliers ; épaulettes, brandebourgs ou dragonnes ; un argent mystérieux avait grossi la caisse… A l’entrée du revenant, Julie, comme « la jeune et tendre » Imagine de ce fécond Fiévée, se leva frissonnante : « Gabriel ! »… Mais non ; pas d’embrassades ! Le dragon s’était muni d’une cravache et se mit à en jouer… « Tiens, tiens, ma belle, voici pour tes caresses, et voilà pour tes trahisons ! » Ce fut une ignoble scène. Le père poussait des gémissemens ; la mère injuriait le butor. Bientôt cette rage frénétique sévit contre le mobilier ; carreaux, glaces, vitrines, tout volait en éclats ; les voisins intervinrent ; des passans allèrent quérir la garde ; mais Donnadieu, monsieur de la police secrète, fut vite relâché…

Julie cependant paraissait insensible à l’aubade. Elle admirait… « Un mâle, son Gabriel ! Et que d’amour dans cette cravache ! » A son tour, elle se prit à aimer, car le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. D’ailleurs, l’impertinent Chamfort nous l’a dit : « La femme a dans la tête une case de moins, et dans le cœur une fibre de plus… » Grosse des œuvres de son séducteur, la fillette accoucha, et l’amant redoubla ses tendresses. Il n’était plus l’ingrat Donnadieu ; sa Julie l’attirait : au cours de quatre années, il vint de Bretagne, il vint de Touraine, il vint de Calabre, pour la fustiger. La terreur affola les époux Basset. Ils changèrent de logis ; mais les démens ont la rancune tenace : Donnadieu les suivait à la piste. Chaque fois qu’il traversait Paris, le galant s’installait chez eux, et s’épargnait la dépense d’une auberge… « Bonjour, c’est encore moi ! Je rends visite à mon enfant… » Le plus attentionné des pères !… Il se démenait