Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/86

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« J’ai craint votre présence autant que je la désire. J’ai craint d’être suffoqué en voyant, dans ces premiers jours, la personne que mon amie aimait le plus et dont nous parlions le plus souvent. » Et il terminait sa lettre par ces mots : « Je m’arrête, et ne puis plus écrire. Les larmes coulent ; et c’est, depuis qu’elle n’est plus, le moment le moins malheureux [1]. »

Ici, la contradiction est complète ; il n’a pas cherché à la dissimuler. Ailleurs elle se devine. On ne revient pas de sa surprise, au milieu de toutes ces Pensées qui trahissent une si grande sécheresse, de lire ce qui suit : « Lorsque mon cœur a besoin d’attendrissement, je me rappelle la perte des amis que je n’ai plus, des femmes que la mort m’a ravies ; j’habite leur cercueil ; j’envoie mon âme errer autour des leurs. Hélas ! je possède trois tombeaux [2]. » Mais ce sont là des éclairs fugitifs, et il n’y a guère, dans ce qu’il nous a laissé, de confidences de ce genre. Heureusement, c’était un personnage important, qu’on remarquait. Les gens qui l’ont rencontré dans le monde n’ont pas manqué de nous dire l’effet qu’il leur avait produit et l’opinion qu’ils en avaient prise. Puisqu’il n’a pas cherché à se faire connaître lui-même, interrogeons ceux qui nous parlent de lui.


II

Ils nous disent que c’était un causeur éblouissant : sur ce point, tout le monde est d’accord. Il n’avait guère de rivaux dans ces salons où fréquentaient pourtant Rulhière, Rivarol et tant d’autres. On se le disputait dans les sociétés les plus difficiles, à Chanteloup, chez les Choiseul, à l’hôtel de Vaudreuil, chez Mme Suard, chez Mme Helvétius. Plus tard, dans les jours troublés de la Révolution, Mme Roland prenait un très vif plaisir à sa conversation. Elle avait pourtant observé que, devant un auditoire nombreux et brillant, il lui arrivait d’être intempérant de paroles. C’est le défaut des beaux parleurs de s’emparer ainsi de l’entretien et de ne pas y faire toujours la part des autres. Aussi le prisait-elle davantage en petit comité, avec cinq ou six

  1. Ed. Auguis, V, p. 304.
  2. Ibid., I, p. 408.