Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/123

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hommes dans son sein ; mais il existait une foule de petites corporations, de confréries ; et chaque membre de l’une de ces petites sociétés y était enfermé par l’âme et par l’esprit ; il en épousait avec ardeur les intérêts ; il en portait le costume, il marchait sous sa bannière, il en défendait les privilèges à cor et à cri.

Quelle influence exerçait sur les mœurs une société ainsi fractionnée ? D’une part, elle fortifiait les caractères ; car l’âme s’affaiblit en s’étendant trop, elle perd en force ce qu’elle gagne en étendue ; et le vulgaire des hommes peut mettre plus d’énergie à défendre les intérêts d’une confrérie que les intérêts généraux dont il a peine à comprendre qu’ils ne lui soient pas étrangers. D’ailleurs, la vie sociale était alors essentiellement militante ; toutes ces petites sociétés, tous ces petits groupes, animés de passions opposées, étaient appelés à se défendre les uns contre les autres ; ils se heurtaient, s’entre-choquaient ; tour à tour ils attaquaient et se défendaient, et cet état de lutte était propre à retremper et à fortifier les âmes. Mais ce qui fortifie les âmes tend aussi à les endurcir ; et une société profondément divisée et guerroyante n’est favorable ni à l’adoucissement des mœurs, ni à l’extension des sympathies et des affections.

Rien de plus opposé à un tel état de choses que la société française du XVIIIe siècle. La royauté a accompli son œuvre ; elle a détruit les groupes, elle a détaché les unes des autres les molécules qui les formaient. Un pouvoir central a détruit tous les autres, et leur impose à la fois la paix et l’inaction. Sous l’influence de ce despotisme centralisateur, non seulement les provinces se rapprochent entre elles, mais les barrières qui séparaient les classes chancellent. Pour les habitans de la France, une qualité s’élève, celle d’être Français ; et cette qualité à son tour est dominée par une autre, la qualité d’être hommes.

Et ainsi, en même temps que le fractionnement diminue et que l’unité va croissant, les caractères s’effacent, perdent de leur antique énergie, de leur vigueur ; mais, en revanche, les mœurs s’adoucissent ; on se mêle les uns aux autres, on apprend à se connaître, à se comprendre ; on cesse d’être membre d’une confrérie pour faire partie d’une grande société qui impose à tous le cachet de sa civilisation ; les sentimens s’élargissent, la faculté sympathique se développe ; on a des semblables, un