Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/128

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


lui montre que la moitié de sa figure, elle convient que ce qu’elle en voit lui paraît très piquant. Cela rend mélancolique la pauvre Toinon qui était, dit Marianne, « une grande fille qui se redressait toujours, et qui maniait sa toile avec tout le jugement et toute la décence possible ; elle y était tout entière, et son esprit ne dépassait pas son aune. Toinon et moi, nous perdîmes d’abord la parole, moi d’émotion de joie, elle, de la triste comparaison qu’elle fit de ce que j’allais être à ce qu’elle serait ; elle aurait bien troqué son père et sa mère contre le plaisir d’être orpheline au même prix que moi. »

Mais les plaisirs des sensitives sont facilement troublés. Celui de Marianne se terminera par des larmes. A quelque temps de là, en sortant de l’église, Marianne est si rêveuse qu’elle n’entend pas le bruit d’un carrosse qui venait derrière elle ; un cri du cocher la tire enfin de sa rêverie, mais le danger où elle se voit l’étourdit si fort qu’elle tombe en voulant fuir et se blesse le pied dans sa chute. Les chevaux n’avaient plus qu’un pas à faire pour marcher sur elle, on se mit à crier ; mais celui qui cria le plus, fut le maître de l’équipage, qui en sortit aussitôt et la fit transporter chez lui. Ce jeune seigneur s’appelle Valville et quelque jour il épousera Marianne. Il y a des rêveries et des chutes qui arrivent très à propos. Au milieu des soins que Valville rend à Marianne, leurs cœurs commencent à parler, tout bas sans doute, mais, si bas que parlent deux cœurs qui sont d’accord, ils n’en perdent pas un mot. « Les regards de Valville disaient à Marianne : Je vous aime ; et elle ne savait que faire des siens, parce qu’ils en auraient dit autant. » Valville veut la retenir chez lui le plus longtemps possible. « Tout ce qu’il faut, dit-il, c’est d’envoyer dire où vous êtes, afin qu’on ne soit pas en peine de vous. »

Ici commencent les douleurs de Marianne. Valville la tient décidément pour une personne bien née, et elle n’a que l’adresse d’une lingère à lui donner. Elle ne pouvait envoyer que chez Mme Dutour, et Mme Dutour choquait son amour-propre ; elle rougissait d’elle et de sa boutique : « Je trouvais, dit-elle, que cette boutique figurait si mal avec une aventure comme la mienne ; que c’était quelque chose de si décourageant pour un homme de condition comme Valville, que je voyais entouré de valets, quelque chose de si mal assorti aux grâces qu’il mettait dans ses façons. J’avais moi-même l’air si mignon, si distingué ; il y