Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/164

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Cependant, dès le collège, la botanique le passionne. Il est dévoré d’ambition scientifique. Consacré pasteur, il n’explore les fjells lapons que pour enrichir son herbier et pour être connu dans Upsal. Sa réputation alla plus loin que l’Université suédoise. La Société Botanique d’Edimbourg l’élut membre honoraire ; et la France le récompensa par la Légion d’honneur d’avoir guidé une mission de savans à travers le Lappmark. Mais ni ses succès ni ses travaux ne remplissaient sa vie. L’image de sa mère cheminait à ses côtés, de sa mère muette, patienté et infiniment triste. Il percevait encore les soupirs de « la femme » étouffés sous les coups et le murmure de ses prières dans la nuit. Son dégoût des habitudes civilisées l’inclinait à la misanthropie ; la société humaine, comme les forêts de son enfance, exhalait à ses narines un relent de putréfaction. Une première maladie qui faillit être la dernière, le typhus, lui laisse la conscience remuée d’un malaise indéfini ; puis il perd un enfant qu’il adorait ; puis il retombe malade et se croit phtisique et condamné. Cette fois la terreur de la mort, qu’il n’avait pas encore ressentie, lui dessille les yeux. Il se regarde à la lumière de l’éternité. Du cimetière de sa jeunesse ses vieux péchés ressuscitent et réclament leur expiation. Un jour, une jeune fille laponne vient le trouver après son prône et lui ouvre son cœur. « Cette jeune fille simple, dit-il, avait des expériences sur la grâce divine que je n’avais jamais entendues. Je vis enfin ma route ; et j’eus, en l’écoutant, un avant-goût de la joie céleste. »

De ce moment, il se consacra tout entier à son ministère, et, dans ce monde disséminé de Suédois, de Finnois et de Lapons, qu’affolait ou qu’abrutissait l’eau-de-vie, il entama contre l’alcoolisme une furieuse croisade. Sa parole, naturellement violente, redoubla de brutalité et de crudité. Attaqué par les cabaretiers, dénoncé par ses sacristains, leurs auxiliaires, il lançait sur eux des imprécations dont nos prédicateurs du moyen âge les plus indécens n’ont pas atteint le cynisme et, si j’ose dire, la pieuse obscénité. La verge noueuse dont il frappait les cœurs avait été trempée dans les marécages. Mais, peu à peu, on quittait le verre d’eau-de-vie pour aller s’abreuver de cette éloquence fermentée. Une nouvelle ivresse s’emparait des fidèles. Les images apocalyptiques du prêcheur, que les gens emportaient chez eux, le soir, entre-bâillaient leur porte aux visions surnaturelles. Des phénomènes bizarres se produisaient dans le temple. Ses