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roulant de gros yeux ou en la menaçant de l’enfer. Il comprit qu’il fallait s’entourer, pour le « beau procès, » de gens habiles et dévoués. Homme de précaution (on le vit bien, plus tard, quand il réclama, pour lui et les autres juges, la sauvegarde spéciale du roi d’Angleterre), il préférait n’être pas seul à porter les responsabilités.

Selon les indications données par le clerc anonyme et par l’Université de Paris, il commença par joindre à sa propre juridiction celle de l’Inquisition. Le vicaire de l’inquisiteur à Rouen était un moine assez avisé, mais pusillanime, Jean Lemaître, dominicain. Il essaya de se dérober et demanda à réfléchir. Cauchon, tout en commençant, en son nom propre, la procédure, écrivit à Paris pour que l’Inquisiteur de France, autre dominicain, Jean Graverend, donnât l’ordre à son vicaire à Rouen de se joindre au tribunal de l’évêque. Jean Lemaître fut bien obligé d’obtempérer et de se constituer juge, en vertu d’une commission spéciale, à partir du 12 mars (Procès, I, 123) [1].

Les deux juges sont donc l’évêque et l’inquisiteur. En outre, l’évêque de Reauvais se fera seconder par un promoteur, d’Estivet, et un conseiller instructeur, Delafontaine. Avec trois greffiers et un huissier, ainsi se trouve composé le tribunal proprement dit. Mais, pour lui donner toute l’ampleur et l’autorité nécessaires dans une cause aussi exceptionnelle, l’évêque appellera un nombre considérable de consulteurs et d’assesseurs. On peut dire qu’il mobilise tous les clercs dont il peut disposer.

Sans entreprendre le dénombrement de cette foule, il faut essayer, du moins, d’expliquer les intérêts, les raisonnemens, les senti mens auxquels elle obéissait. Lorsqu’on a une occasion de voir les hommes se réunir pour mal faire, il ne faut pas se

  1. Graverend était très dévoué à la cause de l’Université et, sans exagérer la thèse de Siméon Luce, il semble bien, qu’en prenant fait et cause pour Jeanne d’Arc, il n’ait pas été fâché de jouer un tour aux Frères mineurs. Dans un sermon qu’il prononça, le 4 juillet 1431, à Paris, il accusa le frère Richard d’avoir été l’instigateur de quatre femmes visionnaires : la Pucelle, Péronne et sa compagne (la Bretonne Perinnaïc) et Catherine de la Rochelle : « Il disoit que ces quatre femmes, frère Richard le cordelier, qui après luy avoit si grande suitte quand il prescha à Paris aux Innocens et ailleurs, les avoit toutes ainsi gouvernées, car il estoit leur beau père (c’est-à-dire père d’affection). » Bourgeois de Paris, édition Tuetey (p. 210). — En sens contraire, voyez le R. P. Chapotin, Jeanne d’Arc et les Dominicains, 1889, in-8°.