Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


VI

Jeanne d’Arc, abandonnée dès le lendemain du sacre, sacrifiée à la journée de Paris, devait, avant de mourir, rendre au Roi et au royaume un suprême service et donner une preuve nouvelle, non moins éclatante que toutes autres, de son génie et de sa mystérieuse inspiration. Elle comprenait et elle agissait : ces facultés, elle les déploya successivement dans le fait de Compiègne, et cela, non plus, n’a pas été assez remarqué.

Au cours de cette histoire, Compiègne achève Orléans, Compiègne vaut Orléans. A Orléans, la Pucelle avait arrêté la fortune des Anglais ; à Compiègne, elle refoule la fortune du Duc de Bourgogne. Les deux sièges font diptyque et encadrent symétriquement cette courte et miraculeuse carrière. Seulement, à Orléans, Jeanne d’Arc commence, et elle entre triomphante ; à Compiègne, elle sort et elle finit, pour se jeter au sacrifice. Victorieuse dans sa défaite, elle trouve la borne au point où le service suprême est rendu. Et on demande si la mission fut accomplie !

Après l’échec de Paris, l’armée royale se repliant sur la Loire avait été licenciée à Gien, le 21 septembre. Ce grand effort était, en somme, inutilisé ; les partisans en grand nombre qui avaient suivi les étendards du Roi et de la Pucelle s’étaient dispersés et avaient repris chacun, peu ou prou, la guerre pour son propre compte. Malgré les trêves, on se battait partout, mais pour le profit, non pour la victoire. Charles VII avait laissé dans le Nord une Commission ayant pour principaux membres son cousin le comte de Clermont et son chancelier Regnault de Chartres, se débarrassant ainsi de toute la tractation bourguignonne et la remettant aux plus affidés « bourguignons » de son Conseil. Il emmène Jeanne d’Arc, et va se réfugier derrière la Loire jusque dans le Berry, au château de Mehun-sur-Yèvre. Là, il s’endort loin des tracas et des fatigues de la politique et de la guerre. La Pucelle était au désespoir.

Le Roi et ses conseillers persévéraient dans leur foi en une prochaine pacification. On traitait à force avec le Duc de Bourgogne. Les ambassadeurs allaient et venaient d’une cour à l’autre, colportant des paroles toujours menteuses et toujours acceptées. Le Duc de Bourgogne profitait de ces délais inespérés pour s’arrondir, se fortifier, exciter les Anglais et se préparer lui-même